Qu'est-ce qu'un "étranger"?
En français, le mot étranger signifie à l'origine celui qui n'est pas du pays, et vient de l'adjectif
étrange.
On trouve le même mécanisme dans plusieurs langues, notamment romanes, et bien sûr en anglais: de strange on forme stranger. Le mot foreigner a un sens un peu plus restreint et plus spécialisé sur l'origine géographique: on dira plus volontiers de quelqu'un avec qui on n'a rien à partager "he's a total stranger to me" que "he's foreign to me" qui est un peu bizarre; en revanche, "foreign" se dit bien d'une idée qui nous semble étrangère (this idea is foreign to me). En allemand, autre langue germanique, le mot auslander signifie celui qui est de l'extérieur du pays mais vous rencontrez également des mots construits sur la racine fremd- commune pour signifier l'étranger et l'inconnu, l'autre.
En ancien allemand, étranger se disait de la même manière que hôte par Gast (j'y reviens plus bas).
En russe, une même racine construit strana (pays), inostranets (étranger, littéralement "qui est extérieur au pays"), strannik, le pélerin, c'est-à-dire celui qui parcourt la terre à pied (et qui donc est étranger à toute ville et tout village), mais aussi le mot pour étrange (stranno).
On remarque, sans surprise, que ce qui est étranger semble se concevoir assez systématiquement comme ce qui est inconnu, différent, autre, peut-être par ses manières "étranges". Or ce qui est inconnu est imprévisible et donc tout naturellement inquiétant. Plus encore, ce qui est étranger renvoie à ce qui est sans relation avec moi; dans le fonds commun de notre mémoire culturelle, l'étranger est donc un être qui est différent, non seulement par ses caractéristiques accidentelles (langue, apparence physique, tenue vestimentaire, coutumes, manière d'être et d'agir en société) mais même par ce qu'il est de manière profonde, essentielle.
Ainsi, la notion d'étranger peut-elle parfois véhiculer l'idée d'un être qui n'est pas complètement humain, pas aussi humain, ou, pour le dire autrement, pas aussi civilisé, évolué, etc., et qui est donc dangereux. Il s'agit-là de la pensée raciste, qui sommeille dans de nombreuses sociétés et se réveille occasionnellement. Mais l'étranger est souvent rejeté non pas en tant qu'étranger par la couleur de peau, mais en tant qu'étranger par les coutumes, comme s'il contrevenait alors au cadre culturel dans lequel il se trouve, présentant un danger d'une nouvelle sorte: avoir des valeurs différentes c'est potentiellement avoir des valeurs contraires. C'est ce qu'il y a eu quand nous avons dû voter en Suisse sur la question de l'interdiction des minarets, que les affiches de l'UDC représentaient comme des missiles crevant le pays identifié par son emblème.
Il peut arriver qu'on soit soi-même étranger en son propre pays, ou à son propre environnement. C'est l'Etranger de Camus qui est étranger à son crime, par un sentiment d'innocence incompréhensible aux autres. C'est ce qui le rapproche du prince Mychkine, l' "Idiot" de Dostoïevsky, si innocent et naïf qu'il est comme un étranger dans son propre milieu.
Le mot "étranger" en français est ambigu. Il est évident qu'il renvoie à celui qui n'est pas comme moi mais aussi à ce que je ne reçois pas comme mien, ce que donc je rejette. C'est ainsi qu'une pensée, une politique, une idéologie, une façon d'être, peut nous être étrangère indépendamment de toute question nationale. Et si nous avons en français comme dans d'autres langues ce terme commun pour désigner celui qui n'est pas d'ici et ce que je rejette comme étant hors de ce qui est mien, il y a un pont entre ces deux aspects de la notion: l'étranger est à la fois celui qui vient de l'extérieur et celui qui est rejeté.
Une des racines indo-européennes qui a donné le champ sémantique de l'étranger est ghostis, d'où provient aussi bien l'idée d'hôte, comme justement le mot hôte, mais aussi hôpital, hospice etc. en français, guest en anglais ou Gast en allemand, mais aussi des mots associés à l'ennemi, comme hostile. Cette racine indo-européenne a donné en grec xenos qui signifie à la fois l'hôte et l'étranger (qui forme aussi notre xenophobie).
Mais après, la question n'est plus tant linguistique que culturelle: l'étranger est tantôt celui qu'on reçoit que celui qu'on rejette. Que fait-on avec ce qui est étranger aujourd'hui? Conçoit-on le encore comme une sorte de perturbateur par nature, qui mérite une double peine s'il commet le même délit qu'un concitoyen, à savoir le renvoi en plus de sa peine normale? Le risque réside dans le fait d'assimiler des individus à un groupe non souhaité, comme lorsque la France renvoie les Roms en tant que Roms et cesse, de ce fait, de les traiter comme des humains comme les autres, et en dépit des principes du droit qui veut que la justice considère les justiciables comme des personnes et non comme des classes sociales ou des groupes ethniques. Dans le monde de M. Sarkozy, il était devenu répréhensible d'être Rom.
Au contraire, pense-t-on à l'étranger comme on le faisait lorsqu'il était reçu, selon la tradition des villages russes, où il était coutume de garder un couvert pour un éventuel "strannik" de passage, ou comme le veut la tradition arabe, pour laquelle la visite d'un étranger est un don sacré de Dieu? Ou comme le propose le Christ également, qui se montre comme un étranger qu'il faut recevoir mais qui est rejeté? Le mot de Terence: "je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger", incite plutôt à considérer ce qui fait que nous sommes tous hommes que ce qui fait que nous sommes tous distincts. C'est là un choix de société qui n'a plus grand chose à voir avec le vocabulaire de la langue que nous parlons. On pourrait peut-être dire que la civilisation a fini par amener une conscience que ce qui fait l'humanité et la respectabilité d'une personne n'est pas l'origine sociale, ethnique ou culturelle, mais il y a encore des restes, qui seront longs à disparaître, de l'impulsion primitive qui tend à rejeter ce qui est étranger.
Néanmoins, les tensions s'expliquent aussi lorsqu'un étranger lui-même voit comme étrangère sa culture d'accueil et tend donc à la rejeter, créant du communautarisme. On le voit, nous sommes aussi parfois, malheureusement, les étrangers de nos étrangers, et l'éducation au dépassement concerne donc non seulement les uns mais aussi les autres, car les étrangers le sont moins qu'ils n'y paraissent, et peuvent donc partager nos propres défauts, qui ne sont autres que ceux de l'humanité.
On trouve le même mécanisme dans plusieurs langues, notamment romanes, et bien sûr en anglais: de strange on forme stranger. Le mot foreigner a un sens un peu plus restreint et plus spécialisé sur l'origine géographique: on dira plus volontiers de quelqu'un avec qui on n'a rien à partager "he's a total stranger to me" que "he's foreign to me" qui est un peu bizarre; en revanche, "foreign" se dit bien d'une idée qui nous semble étrangère (this idea is foreign to me). En allemand, autre langue germanique, le mot auslander signifie celui qui est de l'extérieur du pays mais vous rencontrez également des mots construits sur la racine fremd- commune pour signifier l'étranger et l'inconnu, l'autre.
En ancien allemand, étranger se disait de la même manière que hôte par Gast (j'y reviens plus bas).
En russe, une même racine construit strana (pays), inostranets (étranger, littéralement "qui est extérieur au pays"), strannik, le pélerin, c'est-à-dire celui qui parcourt la terre à pied (et qui donc est étranger à toute ville et tout village), mais aussi le mot pour étrange (stranno).
On remarque, sans surprise, que ce qui est étranger semble se concevoir assez systématiquement comme ce qui est inconnu, différent, autre, peut-être par ses manières "étranges". Or ce qui est inconnu est imprévisible et donc tout naturellement inquiétant. Plus encore, ce qui est étranger renvoie à ce qui est sans relation avec moi; dans le fonds commun de notre mémoire culturelle, l'étranger est donc un être qui est différent, non seulement par ses caractéristiques accidentelles (langue, apparence physique, tenue vestimentaire, coutumes, manière d'être et d'agir en société) mais même par ce qu'il est de manière profonde, essentielle.
Ainsi, la notion d'étranger peut-elle parfois véhiculer l'idée d'un être qui n'est pas complètement humain, pas aussi humain, ou, pour le dire autrement, pas aussi civilisé, évolué, etc., et qui est donc dangereux. Il s'agit-là de la pensée raciste, qui sommeille dans de nombreuses sociétés et se réveille occasionnellement. Mais l'étranger est souvent rejeté non pas en tant qu'étranger par la couleur de peau, mais en tant qu'étranger par les coutumes, comme s'il contrevenait alors au cadre culturel dans lequel il se trouve, présentant un danger d'une nouvelle sorte: avoir des valeurs différentes c'est potentiellement avoir des valeurs contraires. C'est ce qu'il y a eu quand nous avons dû voter en Suisse sur la question de l'interdiction des minarets, que les affiches de l'UDC représentaient comme des missiles crevant le pays identifié par son emblème.
Il peut arriver qu'on soit soi-même étranger en son propre pays, ou à son propre environnement. C'est l'Etranger de Camus qui est étranger à son crime, par un sentiment d'innocence incompréhensible aux autres. C'est ce qui le rapproche du prince Mychkine, l' "Idiot" de Dostoïevsky, si innocent et naïf qu'il est comme un étranger dans son propre milieu.
Le mot "étranger" en français est ambigu. Il est évident qu'il renvoie à celui qui n'est pas comme moi mais aussi à ce que je ne reçois pas comme mien, ce que donc je rejette. C'est ainsi qu'une pensée, une politique, une idéologie, une façon d'être, peut nous être étrangère indépendamment de toute question nationale. Et si nous avons en français comme dans d'autres langues ce terme commun pour désigner celui qui n'est pas d'ici et ce que je rejette comme étant hors de ce qui est mien, il y a un pont entre ces deux aspects de la notion: l'étranger est à la fois celui qui vient de l'extérieur et celui qui est rejeté.
Une des racines indo-européennes qui a donné le champ sémantique de l'étranger est ghostis, d'où provient aussi bien l'idée d'hôte, comme justement le mot hôte, mais aussi hôpital, hospice etc. en français, guest en anglais ou Gast en allemand, mais aussi des mots associés à l'ennemi, comme hostile. Cette racine indo-européenne a donné en grec xenos qui signifie à la fois l'hôte et l'étranger (qui forme aussi notre xenophobie).
Mais après, la question n'est plus tant linguistique que culturelle: l'étranger est tantôt celui qu'on reçoit que celui qu'on rejette. Que fait-on avec ce qui est étranger aujourd'hui? Conçoit-on le encore comme une sorte de perturbateur par nature, qui mérite une double peine s'il commet le même délit qu'un concitoyen, à savoir le renvoi en plus de sa peine normale? Le risque réside dans le fait d'assimiler des individus à un groupe non souhaité, comme lorsque la France renvoie les Roms en tant que Roms et cesse, de ce fait, de les traiter comme des humains comme les autres, et en dépit des principes du droit qui veut que la justice considère les justiciables comme des personnes et non comme des classes sociales ou des groupes ethniques. Dans le monde de M. Sarkozy, il était devenu répréhensible d'être Rom.
Au contraire, pense-t-on à l'étranger comme on le faisait lorsqu'il était reçu, selon la tradition des villages russes, où il était coutume de garder un couvert pour un éventuel "strannik" de passage, ou comme le veut la tradition arabe, pour laquelle la visite d'un étranger est un don sacré de Dieu? Ou comme le propose le Christ également, qui se montre comme un étranger qu'il faut recevoir mais qui est rejeté? Le mot de Terence: "je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger", incite plutôt à considérer ce qui fait que nous sommes tous hommes que ce qui fait que nous sommes tous distincts. C'est là un choix de société qui n'a plus grand chose à voir avec le vocabulaire de la langue que nous parlons. On pourrait peut-être dire que la civilisation a fini par amener une conscience que ce qui fait l'humanité et la respectabilité d'une personne n'est pas l'origine sociale, ethnique ou culturelle, mais il y a encore des restes, qui seront longs à disparaître, de l'impulsion primitive qui tend à rejeter ce qui est étranger.
Néanmoins, les tensions s'expliquent aussi lorsqu'un étranger lui-même voit comme étrangère sa culture d'accueil et tend donc à la rejeter, créant du communautarisme. On le voit, nous sommes aussi parfois, malheureusement, les étrangers de nos étrangers, et l'éducation au dépassement concerne donc non seulement les uns mais aussi les autres, car les étrangers le sont moins qu'ils n'y paraissent, et peuvent donc partager nos propres défauts, qui ne sont autres que ceux de l'humanité.
Excelente.
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