Une semaine à Samos
L’un des plus grands devoirs de l’homme est l’indignation.
N. Kazantzakis
Dimanche 31 janvier
2016
L’aéroport est baigné d'un doux soleil d'hiver. Il borde le scintillement maritime, à un jet de pierre de la côte turque.
Majid, un ancien étudiant de master, qui avait fait un intéressant mémoire d’analyse du discours consacré aux interviews de Bachar El Assad et à leurs différences selon qu’ils sont destinés à la presse nationale ou internationale, est venu m'accueillir. Il est à Samos pour six mois avec le Haut Commissariat aux Réfugiés, l’agence de l’ONU consacrée aux réfugiés (UNHCR). Tandis que nous dépassons de charmants hôtels bordés de palmiers et contournons le pittoresque petit port de Pythagorio, il me donne les éléments essentiels pour comprendre la situation de Samos et des réfugiés. Je prends mes premières impressions de l’île, vaste et verdoyante, forestière même, que nous parcourons en voiture pour rejoindre la capitale portuaire, Vathy.
Ce matin, prenant un moment de repos sur les hauteurs, il a encore vu une embarcation de fortune s’approcher des côtes. C’est un flux constant. Il m’explique qu’il y a deux camps de réfugiés ; l’un se trouve au port des ferrys et héberge essentiellement des Syriens, Irakiens, Kurdes, Afghans. Un autre camp, sur les hauteurs de la ville, accueille les autres nationalités, qui sont nombreuses : Iraniens, Pakistanais, Bangladeshis, et même parfois des Africains, ainsi que des mineurs non accompagnés. Lors de notre conversation, nous ignorons que l'Union Européenne tente d'imposer que les deux camps soient réunis dans le deuxième, agrandi, censé devenir l'un des "hot-spots" gérés par l'armée pour "contrôler les flux de réfugiés".
Majid, un ancien étudiant de master, qui avait fait un intéressant mémoire d’analyse du discours consacré aux interviews de Bachar El Assad et à leurs différences selon qu’ils sont destinés à la presse nationale ou internationale, est venu m'accueillir. Il est à Samos pour six mois avec le Haut Commissariat aux Réfugiés, l’agence de l’ONU consacrée aux réfugiés (UNHCR). Tandis que nous dépassons de charmants hôtels bordés de palmiers et contournons le pittoresque petit port de Pythagorio, il me donne les éléments essentiels pour comprendre la situation de Samos et des réfugiés. Je prends mes premières impressions de l’île, vaste et verdoyante, forestière même, que nous parcourons en voiture pour rejoindre la capitale portuaire, Vathy.
Ce matin, prenant un moment de repos sur les hauteurs, il a encore vu une embarcation de fortune s’approcher des côtes. C’est un flux constant. Il m’explique qu’il y a deux camps de réfugiés ; l’un se trouve au port des ferrys et héberge essentiellement des Syriens, Irakiens, Kurdes, Afghans. Un autre camp, sur les hauteurs de la ville, accueille les autres nationalités, qui sont nombreuses : Iraniens, Pakistanais, Bangladeshis, et même parfois des Africains, ainsi que des mineurs non accompagnés. Lors de notre conversation, nous ignorons que l'Union Européenne tente d'imposer que les deux camps soient réunis dans le deuxième, agrandi, censé devenir l'un des "hot-spots" gérés par l'armée pour "contrôler les flux de réfugiés".
Majid conduit avec aisance dans le dédale des rues de la ville, qui est plus étendue
que je ne le soupçonnais, tandis que la lumière du jour commence à décliner. Anna, la dame de l’agence de location de voiture, a
besoin de parler, parler. Impossible de signer le contrat de location sans
d’abord écouter tout ce qu’elle a sur le cœur. Sur le port, elle désigne des
bateaux : voici les garde-côtes, puis derrière, il y a les Italiens qui
sont là pour Frontex, la coordination européenne de contrôle des frontières. Il
suffit à vrai dire de quelques minutes sur l’île pour comprendre que personne
ne peut empêcher les embarcations d’arriver. Même des porte-avions seraient
impuissants à exaucer le vœu du ministre autrichien des affaires étrangères
(qui connaît sans doute surtout la montagne), selon lequel il faut fermer les
frontières. Des frontières d’eau, cela ne se ferme qu’en coulant des navires
ennemis ou en les renvoyant vers la Turquie, ce qui est interdit par le droit
maritime, puisqu’ils sont dans des embarcations où ils risquent le naufrage à
tout instant (et combien meurent ainsi chaque mois ?). Toujours enfermée dans la même obstination, l'Europe prétend même désormais demander à l'OTAN d'intervenir (dans une mission qui me semble fort peu légale pour une alliance militaire - l'avenir nous montrera que la chose sera effectivement mise en place).
Deux
bateaux de sauvetage en mer suédois sont à quai ; ils patrouillent par
tous les temps, et interviennent en coordination avec la police et les
garde-côtes 24h sur 24. La semaine dernière ils ont découvert dans une nuit
d’encre un groupe de réfugiés qui se sont écrasés sur un gros rocher au large
de Samos. Hommes, femmes enfants, tenant comme ils peuvent sur des pierres, ne
sachant s’ils sont en Turquie ou en Grèce, craignant autant qu’ils le désirent ce
bateau qui vient vers eux avec d’immenses projecteurs. Il faut trouver une
personne qui comprenne l’anglais, expliquer qu’ils sont en Grèce et que ce sont
les secours. L’approche est dangereuse ; il faut procéder avec d’infinies
précautions. On transporte les bébés à bord, puis les mamans, puis les enfants,
puis les hommes. Cette simple opération prendra trois heures.
Leurs
bateaux, dans les faibles fonds encombrés de rochers des côtes nord de Samos,
doivent parfois être secondés par les plongeurs grecs, qui sont également prêts
à tout instant, et ne reçoivent rien. On ne peut pas laisser mourir des gens –
ils prennent dans leurs économies, me dit Anna. Ils paient pour le fuel de leur
bateau, 20 euros l’un, 20 euros l’autre…
Sur
le quai, près de la police portuaire, une embarcation de réfugiés est amarrée.
Il s’agit d’un canot pneumatique en forme de zodiac, mais sans rigidité. Il
épouse les vagues comme un simple matelas pneumatique, et si le milieu de
l’embarcation est sur la crête d’une vague, ceux de devant, ceux de derrière,
chutent à l’eau, s’accrochent, tentent des mouvements instinctifs et l’on
chavire dans l’eau glacée en pleine nuit (faut-il rappeler que l’hiver existe
aussi en Grèce ?). On envoie un message de détresse par téléphone et les
garde-côtes sont alertés, en même temps que toute une communauté de sauveteurs
branchés sur les réseaux. Selon la position du radeau, ce sont les Turcs ou les
Grecs qui interviennent, mais le risque est grand de trouver alors des corps
flottant sans vie à leur arrivée, surtout si la mer est formée.
J’apprendrai,
au fil de mes conversations, la manière dont se passe cette traversée, de
quelques kilomètres à Lesbos, mais de 20 kilomètres, voire plus encore, à
Samos. Il est vrai que depuis la côte ouest, on voit parfois la côte turque
jusqu’à en distinguer les maisons, mais la longue pointe de Yuvaca en
Turquie, qui s’approche à un jet de pierre du petit port de Pythagorio à Samos,
est une zone militaire où les passeurs ne parviennent pas à entrer. Les
embarcations partent donc de bien plus loin au nord, dans la région de
Kusadasi. Le passeur leur
montre au loin une vague forme dans la brume ou, la nuit, une direction imprécise vers quelques lumières incertaines. Allez, toi, tu es le capitaine, dit le
passeur à un type quelconque, qu’il soit notaire ou cordonnier. Tout
droit ! Et juste ce qu’il faut de fuel dans le moteur. Malheur si tu n’y
es pas, tu dériveras, et jusqu’où ? Hommes, femmes, enfants, et même si la
mer est d’huile, arriver tous à bon port tient de l'exploit. Les capitaines
de fortune se font aider d’un GPS, mais l’appareil prévu pour la route ne donne
qu’un soutien très théorique sur mer, tant il est fastidieux de vérifier si
l’on a modifié le cap comme il faut. Il y a peu, une embarcation a fait
naufrage vers 5h du matin en pleine mer, dérivant à bout de fuel : le
canot était pourtant équipé d’un GPS.
L’agence
de location Sirena est d’un autre âge : une table en formica, trois meubles incertains ; Thomas, qui fait un prix pour les bénévoles, griffonne le contrat
pré-imprimé, la voiture est là, merci monsieur, pas de problème, pas de
problème, merci. Oui oui, ramenez-la quand vous voulez. L’assurance ? Mais
oui, tout est assuré, tout, no problem. Il reprend sa partie de tavli avec un vieux, on sent que l’Asie
mineure est de l’autre côté de l’île. D’ici, on part visiter Ephèse dans
les beaux jours, et l’on fait commerce avec Kusadasi. Certains villages ont été
fondés par les Grecs déportés par Atatürk en 1922 après le traité de Lausanne. Thomas, quand je rendrai la voiture à l'agence, m'offrira très gentiment un lift jusqu'à l'aéroport.
Vathy
se déroule le long de la baie. C’est la fin de journée, la ville ne ressemble
pas aux Cyclades. Elle a une grâce plus orientale, mélangeant de grands bâtiments
poussiéreux, de solennelles façades néo-classiques, et un enchevêtrement de
maisons colorées. Le long quai a été récemment refait en élégante promenade.
Avec ma
voiture de location, je grimpe sur les hauteurs dans la nuit tombante à la
recherche de la petite pension où j’ai réservé une chambre. Dans le noir et
comme à tâtons dans les rues désertes, je finis par la découvrir après plusieurs errances dans les ruelles et les escaliers. La chambre
est charmante et surplombe la baie, mais elle est au rez-de-chaussée, orientée
au nord, froide et surtout humide. L’air tiède du climatiseur ne peut
pas avoir raison du froid qui remonte du sol par le carrelage et envahit constamment le matelas. Je dormirai
trois nuits avec toutes les couvertures possibles en grelottant – j’imagine
alors les réfugiés sur leurs bateaux. Puis j’irai à l’hôtel en quête d’un peu
de confort.
Majid me raconte ses aventures, avec un thé pour lui et un ouzo pour moi, avant le
dîner. Il me donne un coup de main avec ma carte de téléphone grecque. Il s’est
épris de Samos et de la Grèce. Lui aussi a été mordu par ce virus, mais il faut
dire que, Syrien, il est déjà méditerranéen, même si le pays lui-même ne touche
pas la mer. Il a loué une maison au directeur de l’hôpital, juste en bordure de
la ville et sur la mer, et sa femme vient d’arriver pour deux mois de congé
maternité. Son choix est fait : sa vie sera dans l’humanitaire. Entrer à
MSF, c’est ça qu’il vise maintenant. Et je le comprends.
Je
dîne avec la coordonnatrice des volontaires, Valentina, une italienne, ou
plutôt une sicilienne (elle fait la différence) ordinairement établie à Londres (sur une péniche de la Tamise, mais c'est une autre histoire).
Dans une petite taverne au coin d’un feu de cheminée poussif, elle m’explique
l’essentiel. Nous serons rejoints par Pio d’Emilia, un journaliste vedette de
Sky TV Italie, avec son cameraman : ils sont en reportage quelques jours
ici à Samos. Pio est un homme plein d’intelligence. Il plaisante sur Saussure et la linguistique,
nous devenons amis en l’espace de quelques instants, autour des plats
revigorants de l’aubergiste et d’évocations de la sémiologie, bien surréalistes
ici. Il a fait un tournage en mer ce matin avec les plongeurs ; après le
spectacle des débris éparpillés sur les rochers et les grèves, leur route a
croisé celle, terrible, d’un jeune homme d’une vingtaine d’années flottant sans
vie…
Ils
viennent de finir le montage. Pendant deux semaines, chaque soir la télévision
passe son reportage de quelques minutes et il faut être prêt à temps pour le
journal de 21h.
On
me donne le programme du lendemain : le matin, nous irons voir les côtes
où les radeaux s’échouent et nous accompagnerons les reporters, avec quelques
autres personnes, chez Katina, une figure de l’île. Puis ce sera la direction
du camp de réfugiés.
*
Lundi 1er
février
Cette
dame de 72 ans a vu s’échouer sous ses fenêtre des canots par dizaines.
Certaines images ne la quittent plus, surtout depuis cette nuit d’horreur où à 2h30 du
matin, des voix et des cris affolés la réveillent. C’est une traversée épouvantable, en
pleine nuit. Elle entend encore les cris désespérés des hommes et des femmes
cherchant leurs enfants sur la grève et réalisant le pire : ils sont morts
noyés, peu avant l’arrivée, quand le canot s’est retourné. Quatre femmes, sept
enfants, disparus à tout jamais. Katina sera seule avec sa sœur, par hasard
présente, à leur venir en aide, à tenter en vain de faire venir la police au
cœur de la nuit. Le matin seulement viendront les ambulances et les secours. Ce
souvenir la hante. Des parents affolés criant à plein poumons le noms de leurs
enfants et réalisant que le plus effroyable est arrivé. Je songe – c’est un
rêve – qu’un jour peut-être il y aura un tribunal international où l’on verra
non seulement les passeurs sans vergogne mais aussi les responsables européens.
Car nous sommes sur des côtes européennes. Imaginons un instant cela à
Port-Guirec.
Des
réfugiés, il en arrive de temps en temps depuis 15 ans déjà. La première fois,
elle s’en rappelle très bien : « quand ils ont commencé à grimper le
chemin depuis la rive, j’ai appelé mon mari : ‘Nous avons des invités!’,
lui ai-je dit ». Mais maintenant, nous avons plongé dans une autre
dimension. Elle voit arriver des réfugiés pratiquement tous les jours depuis
l’été. Elle a son petit stock d’eau minérale, de biscuits, quelques habits de
rechange, et une solide réserve de thé. Les enfants se réchauffent sous une
bonne douche. Deux frères qui ont perdu leur maman dans le naufrage sont
revenus récemment pour se recueillir et revoir les lieux. Elle a mis de côté ce
qu’elle a trouvé. Le sac à main de la maman, elle l’a nettoyé, objet si
précieux pour les deux frères unis par la douleur.
Nous
visitons les lieux, nous descendons sur cette crique jonchée de centaines de
vestes de sauvetage, qui de toute évidence n’en sont pas, du moins pour la
plupart d’entre elles. Elles sont fourrées avec du plastique d’emballage bien
incapable de soutenir un humain dans l’eau. On voit le plastique gris des
dinghys dépasser sous des tas d’algues et de galets. Partout, des effets
personnels disséminés, sur des centaines de mètres, sur des kilomètres de côte.
Une culotte de bébé, un porte-monnaie, des papiers turcs tamponnés, du tabac
détrempé… Frixi, le chien de Katina, est son veilleur. En cas d’arrivée, il
aboie, prévient, participe à l’accueil à sa mesure. Quant à Katina, par ce glorieux
matin grec baigné de lumière en surplomb de la mer, elle nous sert à nous aussi
une merveilleuse tisane d’herbes de l’île avec une belle part de son gâteau
« mosaïque », tout en répondant aux questions de Pio.
L’après-midi,
je découvre le camp du port. Le HCR a dressé ses tentes blanches ; on
m’explique l’organisation, le système des bracelets de couleur (une couleur par
jour, pour identifier qui est arrivé quand), les différents lieux, on me parle
du fameux docteur Manos, qui coordonne toute la partie médicale et qui a
toujours une solution en plus d’être un médecin. J’aurai plus tard la chance de
serrer la main de cet homme aussi jovial que barbu. Outre le dispensaire, il y
a des ONG spécialisées pour les femmes et les bébés comme la section grecque de
l’importante l’organisation internationale Save
the children qui jusqu’ici était surtout active dans l’aide aux enfants
précarisés par la crise financière qui ronge le pays sans pitié. Il y a la
Croix-rouge espagnole, il y a les bénévoles qui servent les repas de midi,
l’antenne du ministère de la santé, et il y a la cuisine suisse qui gère les
repas du soir. Depuis mon arrivée, on me parle de ces joyeux anarchistes essentiellement
bernois qui sont descendus à Samos depuis Berne voilà un mois avec deux
camions, et qui passent la journée à préparer le repas du soir. A huit heures
tapantes je les verrai arriver avec un camion et distribuer en musique des
repas par centaines. Je m’aperçois que je suis autant ému par la générosité de
tous ces bénévoles que par la vulnérabilité des réfugiés eux-mêmes.
On
me donne la veste jaune, qui est impressionnante à enfiler, car elle signifie
que je suis un acteur du camp et que les réfugiés peuvent s’adresser à moi à
tout moment. Les bénévoles sont sous l’autorité assez informelle de
l’ombudswoman attachée à la mairie, mais l’autorité réelle, la distribution des
tâches et des tours de garde, est assurée par Valentina. Elle s’assure
infatigablement (d’ailleurs tout le monde semble infatigable, au travail quinze
heures par jour) qu’une équipe trie les dons à l’entrepôt (le warehouse), car il faut à tout moment
être prêt à lancer un équipage avec tel ou tel bien, chaussures pour hommes
tailles 40 à 42, serviettes hygiéniques, chaussettes, manteaux, savon… ;
on appelle du camp pour signaler les besoins, et l’un de nous monte chercher le
nécessaire. Une autre équipe est au camp du port (le camp du haut n’est pas
accessible de la même manière, pour des raisons que je ne comprends pas très
bien, mais des ONG y sont également présentes). Tout est organisé dans une
perfection pleine de flexibilité que j’admire ; une sorte de bricolage
adaptatif continuel, pratiquement dépourvu de paperasse hormis la feuille
manuscrite où chacun est assigné à un rôle et un horaire pour le lendemain. Les
bénévoles sont dûment enregistrés auprès de la police ; leur activité
essentielle est de gérer la question des effets de secours et de procéder à des
distributions, mais ils participent aussi beaucoup à l’orientation des
réfugiés, qui ont besoin de ci ou de ça, de voir le médecin, de lait pour le
bébé, ou qui sont complètement perdus en descendant du bus de Médecins Sans Frontières
qui est allé les récupérer au plus près d’un accostage.
Au
début, on regarde tous ces réfugiés avec une certaine appréhension, mais en ce
qui me concerne, elle a duré moins d’une heure. Je vois faire Saleh, un
irlandais d’origine palestinienne plein d’entrain, et j’en prends de la graine.
Des chaussures ? Quelle taille ? Mais non, elles vont très bien les
tiennes. Je vois les réfugiés. Ils sont vrais. Ils ont chacun un visage, un
nom, un sourire, un merci. La plupart sont bien élevés, et ont beaucoup de
reconnaissance. Quelques uns sont plus exigeants, plus angoissés aussi. Je vois
Saleh étreindre virilement les hommes,
avoir un mot gentil pour les dames, taquiner les enfants. Je serai essentiellement
préposé aux chaussures aujourd’hui. Cela m’ira très bien. Cet après-midi, c’est
calme, bien que le camp soit peuplé. Aucun bus ne vient amener de nouveaux réfugiés. Tous ceux que je vois
sont là depuis au moins la veille.
Il
me suffit de quelques instants pour constater que nous manquons de chaussures.
C’est urgent et très évident. Une donation devait arriver mais elle est en
retard, le carton ne sera là que mercredi, et nous sommes en panne. Que
faire ? Je dis à Saleh que j’en compte en acheter de ma poche dix paires
des pointures les plus urgentes, car on ne peut laisser certains des réfugiés
avec ces loques aux pieds, à vrai dire pieds nus quand leurs chaussures ont
vraiment rendu l’âme. Le hasard fait qu’un jeune Anglais d’une charity vient d’arriver ; il est là
pour une organisation anglaise de collecte de dons et avec la mission de faire
des achats pour nous et de se faire une idée des besoins. Sa puissance
financière est d’une autre ampleur ! Nous partons donc acheter une
centaine de paires dans magasin local qui fait liquidation. Cela prend un temps fou de faire une chose pareille. J’imagine
aller à l’improviste dans un magasin à Genève et dire quelque chose du genre
« combien vous me faites si je vous prends là tout de suite 20 paires
comme ci en 40 et 30 paires comme ça en 38 et 39, 30 paires enfants toutes
pointures confondues, et, voyons, tiens des comme ça, 50, en 41 à 44 ? La
voiture est en double file ». Le marchand est en sueur, il hésite entre le
contentement et l’anxiété de fouiller dans son stock. Le magasin est une ruche,
nous attirons l’attention. Mais la perspective de mettre aux pieds des petits
enfants des chaussures que j’ai choisies moi-même au magasin, en ma qualité de
seul papa présent lors de l’achat, me rassure.
Car il
y a les petits. Il y a les enfants, qui sont avec leurs parents ou au moins
leur papa ou leur maman. Les mamans choisissent avec soin les habits de
rechange. Je sors donc les petites chaussures, toutes neuves, des chaussures à
scratch (pas de lacets pour les petits, ai-je dit, pensant aux papas et aux
mamans qui se casseraient le dos à refaire des lacets sur les routes) et qui
tiendront ce qui reste de l’hiver dans les Balkans. Espérons, en tout cas. On essaie les petites vestes,
les enfants sont contents. Les parents, les papas notamment, mettent un soin inquiet à chausser et habiller leur progéniture, qui ressort avec un grand sourire. Beaucoup ne parlent pas un mot compréhensible, et on doit parfois héler
dehors à la recherche d’un comparse qui pourrait aider à se comprendre :
arabe, kurde, farsi...
Et
il y a les ados. Ce sont ceux qui me transpercent le cœur. Deux Kurdes de
quinze ans, Goran et Sepan, m’expliquent
dans trois mots d’anglais hésitants, un geste éloquent et un sourire indéfinissable
que chez eux, Daesch décapite, et que donc ils sont là maintenant, c’est tout
simple, quoi. C’est l’âge hésitant où le regard de l’enfant qui voudrait jouer
au ballon se mêle à celui de l’adulte qui mesure déjà l’ampleur du déracinement
et la folie de la guerre. Pour certains d’entre eux, il n’y a ni papa ni
personne ; ils sont dans le camp d’en haut, et ensemble, ils sont seuls.
Dix mille enfants réfugiés sont portés disparus en Europe, selon Interpol –
chiffre sans doute très sous-estimé, victimes de tous les prédateurs que la
terre porte et qui ratissent les chemins interlopes de la vie clandestine dans
laquelle ils entrent trop facilement une fois sur le continent.
Goran
et Sepan. Je les mettrais bien dans ma poche pour les ramener avec moi discrètement,
loin de la guerre, avec leurs familles. Je ne les oublierai jamais. Leur
regard, leur sourire, est à tout jamais planté dans ma mémoire, et quand la
route sera sombre, je m’inquiéterai pour eux.
Le
soir venu je retrouve les journalistes italiens au bar de l’hôtel Samos :
ils terminent leur montage, comme à l’ordinaire. J’aurai droit au reportage sur
Katina en primeur. Il est magnifique, c’est du grand art. Un excellent
journaliste. Nous rejoignons Valentina dans une petite taverne où nous engloutissons
une bonne soupe de poissons dans une ambiance animée. Il y a aussi des grands
reporters anglais de ITV qui dînent à la table à côté et tous ces journalistes
sont pittoresques à observer. On ne sait s’ils sont plus touchés – ils le sont
car ils ne seraient pas ici – ou désabusés – ils le sont aussi car il ne
croient plus en rien. Derrière l’objectif, on a parfois l’impression qu’ils se
bornent à contempler l’écroulement, mais Pio n’est pas comme ça, plein de
vitalité et d’idéal.
Toutes
sortes de rumeurs circulent sur les politiques européennes. On apprend qu’il
est question de mettre de gros navires de guerre pour récupérer les migrants
afin d’éviter les naufrages. Apparemment, la chose est en train de s’établir à
Lesbos. Soudain nos téléphones bipent. Nous sommes branchés sur les réseaux
sociaux d’urgence et quelqu’un vient de lâcher un message effroyable : un
appel à l’aide, avec des coordonnées en pleine mer, un naufrage est en cours,
en ce moment même. Un autre message de détresse, vocal, lancé sur un groupe
whatsapp d’urgence, nous donne à entendre en arrière-fond d’horrifiants cris
d’horreur. Nous répondons en fournissant les numéros d’urgence, mais apprendrons
vite que les garde-côtes turcs sont en route pour les sauver. Ils sont encore
en eaux turques… Et ils seront tous sauvés – ouf.
La
nuit, un ferry doit appareiller à 3h30. Pio est décidé d’aller filmer le
départ. J’hésite, j’ai envie d’y être mais je me sens épuisé. A 2h30, mon
réveil sonne. Je regarde par la fenêtre et je vois que le ferry est à quai, île
lumineuse sur l’eau noire ; c’est donc trop tard, l’embarquement aura déjà
eu lieu. Pio me dit qu’il y va quand même (« ma no, dai,
andiamo ! »). Mais je résiste et tente de me rendormir dans ma
chambre glacée, sans y parvenir. Je me demande si Goran et Sepan ont pris le
bateau et je remonte plus haut la couverture tandis que j’entends au loin le
navire qui appareille peu avant quatre heures du matin.
*
Mardi 2 février
Très
fatigué, je me repose un peu le matin. Un petit-déjeuner sur le port, avec un
bon café et un jus d’orange frais, c’est le petit bonheur grec. Il règne un
généreux soleil qui rend à Samos tout son optimisme. Mais on attend le mauvais
temps pour jeudi, et il arrivera en effet, avec un grand vent qui sifflera aux
oreilles et giclera les enfants imprudents qui restent trop près du bord de
l’eau. Et la pluie aussi, et le froid également, puisqu’on annonce des
températures proche du zéro pour vendredi.
Je
fais un tour vers la côte nord pour voir si je retrouve le chemin de Katina. Je
le retrouve, et je regarde la côte : elle est intégralement jonchée de
débris. Ici et là, les habitants débordés ramassent ce qu’ils peuvent et près
des poubelles on entasse des monceaux de vestes de survie et d’autres
débris ; sur un muret, on fait sécher les grands plastiques des canots
pneumatiques, ça fera peut-être de bonnes bâches. Mais il faudrait une grosse
opération de voirie, car la tâche semble impossible. Je marche un peu sur le
chemin qui surplombe la mer et que tant de réfugiés ont emprunté à pied,
trempés, de nuit comme de jour, hommes, femmes et enfants. Partout, ici et là,
dans les fourrés, une veste, un manteau, un pull, qu’on devine gorgé d’eau,
entravant la marche.
Retour
au camp. Nous avons toujours un problème de chaussures, et tout le monde en veut,
surtout les hommes. Mais ceux du camp devront attendre, car le bus de Médecins
sans frontières vient d’arriver. Cela signifie qu’une ou plusieurs nouvelles
embarcations se sont échouées. Dès que l’information parvient à la police, les
secours s’organisent. Tout va très vite, et tout dépend de la situation. S’il y
a un problème en mer, ce sont les garde-côtes, les sauveteurs suédois, les
hommes grenouille, bref c’est la manœuvre maritime qui s’enclenche. A n’importe
quelle heure du jour et de la nuit, en cinq minutes après l’alarme, un bateau
est prêt à partir en mission de sauvetage. Et quand il s’agit de récupérer des
réfugiés arrivés sur terre, en coordination avec la police, on envoie le car de
MSF. L’île de Samos est grande, très grande, très escarpée aussi. Il faut
parfois que des réfugiés arrivés au mauvais endroit grimpent jusqu’à 400 mètres
sur des sentiers de chevriers pour trouver une route – et donc enfin l’autocar
de Médecins Sans Frontières.
Le
groupe descend du bus et est dirigé vers les Samaritains de l’ONU où ils
reçoivent une couverture, un sac de couchage. Inar est un grand jeune homme
mince, bien mis de sa personne, avec une veste matelassée sans manches, rouge,
seyante et à la mode. Visiblement, il n’est pas dans le dénuement – il en va
d’ailleurs de même pour beaucoup de réfugiés, ce qui ne les empêche pas d’avoir
besoin de chaussures. Au camp, il y a toutes les classes sociales, mais
particulièrement beaucoup de gens qui ont une éducation supérieure, et il ne
s’agit pas uniquement des Syriens. Inar est inquiet. Où faut-il aller ?
Que faire ? Il est afghan et ne parle que le farsi. Je l’emmène avec moi
vers la tante des hommes, et je trouve un locuteur du farsi qui lui traduit mes
explications avec bonne volonté : à 7h, on sert un thé au poste des
Samaritains ; à 20h il y a la soupe de la cuisine suisse, et demain matin,
l’enregistrement des nouveaux arrivés au poste de police installé sur le port
et la délivrance des autorisations de séjour provisoires (un mois, avec ordre
de quitter le pays durant cette période). Il a reçu son bracelet, aujourd’hui
orange, qui est aussi un sésame pour recevoir en priorité quelques habits de
secours auprès des « cabines » tenues par les volontaires.
Heureusement, ces réfugiés-ci sont secs, car la mer est calme, mais les
chaussures sont souvent dans un état lamentable quand même, car elles ont
marché des siècles et attendu longtemps. Primo Levi écrit quelque part que sans
bonnes chaussures, un réfugié n’ira pas loin. Inar pose ses affaires ; il
est content d’avoir trouvé un compatriote. Il prendra un taxi pour aller s’acheter un sac
en ville (nous en manquons), et sans doute faire le plein de sensations libres.
Le
grand soleil inonde le camp et les familles s’installent sur le long banc. Les
hommes boivent un verre et appellent leurs proches au pays près du kiosque de
rechargement pour téléphones portables. On se croirait presque en été – mais
c’est trompeur : dès que le soir tombera, il fera froid, et dans deux
jours, ce sera le retour de l’hiver. Nous sommes dans la semaine, fin janvier
ou début février, qui chaque année fait faire une pause à l’hiver. Aujourd’hui
dans ce beau soleil, même les habitués des cabines qui ont toujours quelque
chose à quémander, surtout les gamins qui se livrent à Dieu sait quel trafic ou
quel concours, et qui viennent demander d’autres chaussures parfois en riant
sous cape, nous attendrissent au lieu de nous agacer. Sous le soleil, cette
marque d’insouciance juvénile, cette atmosphère de préau et de potaches, sont
une respiration. Certains réfugiés s’égayent dans le petit café-épicerie du
port, qui s’est mis à préparer des falafels – il faut s’adapter au marché en
offrant aux réfugiés quelque chose qui leur soit familier.
A la
nuit tombée, nous rangeons, donnons encore quelques affaires, surtout pour les
petits enfants et les femmes. Du côté des hommes, c’est toujours pour des
chaussures qu’on fait la queue. Ces chaussures sont devenues mon obsession.
Le
soir, nous retournons à la taverne de la veille, où nous retrouvons Elena, la volubile ombudswomen municipale et directrice de l’opération des volontaires.
Elle est avec son mari qui pour faire bon équilibre parle peu mais bien, et
sourit avec une retenue inversement proportionnelle à l'énergie expressive de son épouse. Il est journaliste à l’hebdomadaire régional et souhaite
m’interviewer. Il semble avoir apprécié une phrase que j’ai lancée sans trop y
réfléchir, l’idée que je ne pouvais plus trépigner devant mon écran en voyant
ce pays rendu exsangue par une dette révoltante constamment montrée au doigt
par la politique dominante de l’Union Européenne, alors que sa population donne
le meilleur exemple qui soit au monde en donnant le peu qui lui reste, et
notamment le temps, l’énergie de sa population, pour alléger le fardeau des
naufragés et des réfugiés – et l’on pourrait dire la même chose aussi des
habitants de Lampedusa où tant de belles initiatives existent.
La
conversation porte maintenant sur la nouvelle du jour : les nominés au
prix Nobel de la paix. Elena n’est pas d’accord avec le choix des personnes censées symboliser l’héroïsme des habitants des
îles. Après quelques vaines tentatives, je finis par céder : bien sûr, la
grand-mère et le pêcheur, cela va de soi ; mais Susan Sarandon, ce n’est
guère défendable. On voit aussi que Donald Trump fait partie des
proposés ; le monde se brouille sous nos yeux tandis qu’arrivent des betteraves
à la sauce d’ail et des feuilles de chou farcies au citron.
La
conversation ne peut éviter de dériver sur Tsipras et Varoufakis, sur l’euro,
l’Union Européenne qui envisage d’exclure la Grèce de la zone Schengen, et
demande qu’on mette l’entière gestion des réfugiés à l’armée dans des
« hot-spots » en bannissant les bénévoles dont la présence est le
signe que l’Etat ne peut faire face seul et que les dons venus de toute
l’Europe sont nécessaires.
Et
ils le sont, Dieu le sait : aujourd’hui, la camionnette d’une ONG grecque a
livré plusieurs cartons, mais beaucoup est envoyé d’Europe, voire des
Etats-Unis ou d’Australie. Sans eux, nous serions confinés aux packs de l’UNHCR,
ces petits sachets de plastique contenant tous le même bonnet, les mêmes gants
et la même écharpe, tous rouges ou tous bleus. Une cohorte de schtroumpfs ou de
grand-schtroumpfs, voilà ce que deviendraient les réfugiés sans les dons, on
imagine ça dans les rues européennes. D’ailleurs où sont les vêtements sinon
« chez nous » ? L’armée ne mettrait pas des layettes aux bébés,
n’est-ce pas ? Seules des ONG accréditées, mais donc avec leurs protocoles
et leur bureaucratie, pourraient intervenir, apparemment, mais ce n’est qu’une
rumeur de plus – les camps de réfugiés et les situations de crise sont un
terrain d’étude rêvé pour les rumeurs. Il paraît (encore une rumeur) que les
passeurs vendent la traversée comme un package qui nous inclut avec le
HCR : à l’arrivée, vêtements secs, couverture et sacs de couchage inclus
dans le prix...
Le
personnel du HCR est tenu à une réserve diplomatique et, comme il s’agit d’une
agence de l’ONU, donc des Etats, ils ne peuvent donner aucun conseil aux
réfugiés sur la meilleure conduite à tenir ou ce qu’il faut dire pour avoir
plus de chance d’obtenir un passage frontalier, un tampon. Pas de conseil pour
ne pas être refoulé, pour que ne se répètent pas les blessures que ce vieux m’a
montrées aux jambes, vilaines écorchures laissées par les barbelés de la
frontière turque, que tout le monde escalade, femmes et enfants compris qui
s’en prennent plein les mains, tant pis pour le sang. Devant Daesch, devant les
sinistres sbires de la dictature, ne le ferions-nous pas ?
Nous
laissons s’écouler la fin de soirée avec d’autres pensées plus joyeuses. Les plats
mijotés nous feront sortir tard de la taverne, à l’heure où tout dort dans le
port excepté les garde-côtes qui font quelque remue-ménage au bout de la jetée
avec des grandes lumières dans le noir de la mer. L’eau clapote, un temps idéal
pour tenter une traversée depuis la Turquie pour s’échouer en bas de chez Katina
vers deux heures du matin.
Une
dernière nuit m’attend dans ma pension glacée. A quatre heures, un ferry
prendra son lot de réfugiés, mais je dormirai. Goran et Sepan ne partent pas ce
soir mais après-demain jeudi, ils me l’ont dit lors de la conversation que nous
avons eue tout-à-l’heure.
*
Mercredi 3 février
C’est
encore un beau jour de soleil que je découvre en descendant prendre le
petit-déjeuner en ville. J’avise un minuscule café dans la rue piétonne, je
m’installe à la grecque le dos au mur et à côté d’une table ; le
petit-déjeuner arrive alors qu’une belle lumière irrigue la rue et ses passants
d’une bonhomie joyeuse. Un vieux loup de mer passant par là dans un caban râpé
mais fort présentable, casquette sur la tête, s’intéresse à mes tartines. Bien
sûr, je l’invite à s’asseoir avec moi. C’est Themistoklis, il a 87 ans, et il
en a vu, des choses. « C’est un bon garçon », dit-il à mon sujet au
passant qu’il connaît et s’enquiert. Une dame salue. Le village circule et le
vieux raconte la guerre en grec à ce jeune étranger qu’il ne connaît pas et qui
ne le comprend pas. Ah Naxos, tu as une maison à Naxos ! Ah, à Naxos ils
les ont eus, les boches. Tiens, c’est à Naxos que j’ai connu ma femme
figure-toi. Une vieille photo pleine d’ans et pleine d’amour sort de son
porte-monnaie. Themistoklis a 87 ans, et il fume comme à l’époque où il était
sur les bateaux. « La France ! Ah la Sorbonne ! »
« L’Allemagne ? » Il fait mine de cracher. Je me demande un peu
quelle sera l’ambiance quand on verra arriver sur l’île les cent officiers de
Police que l’Allemagne a décidé d’envoyer pour seconder les gendarmes grecs
dans le cadre du nouveau programme de gestion de la crise des réfugiés, car les
terribles blessures de l’occupation nazie sont ravivées en Grèce par
l’austérité du docteur Schauble, même si je suis frappé de la manière dont
chacun fait bien la différence entre les politiques et les individus – il faut
dire qu’en aucun pays d’Europe la différence entre une population aimable et
une classe politique corrompue n’est aussi manifeste qu’en Grèce, et donc, la
différence entre les Etats et les peuples, ils connaissent.
Je
fais un va-et-vient de bagages pour prendre ma nouvelle chambre d’hôtel où il
fait agréablement chaud, puis je descends vite croquer un morceau avant d’aller
au camp où je n’aurai guère le temps de manger jusqu’à ce soir. Dans la petite
taverne, alors que je bois une bière, j’observe du coin de l’œil ce groupe
volubile qui parle une langue que je n’identifie pas. Ca ne m’a pas l’air
d’être du turc. Je demande son avis au serveur, et je vais vers eux. Ils sont
kurdes. Un groupe de cousins établis en Europe, venus de Suisse, de Hollande et
de Suède à la recherche des leurs qui ont péri en mer la semaine dernière. Des
enfants, des neveux, nièces cousins. Ils sont pendus au téléphone, cherchent à
comprendre où sont les corps, quelle est la procédure d’identification, comment
aller se recueillir sur les lieux les plus proches du naufrage, comment
organiser funérailles, transport des corps… Même si un carré musulman vient en
hâte d’être aménagé au cimetière de Samos, et qu’une ONG musulmane anglaise organise
les funérailles, on peut vouloir arranger le transport des corps plus près de
soi, sur la terre natale du Kurdistan irakien. Je parle français et allemand
avec eux, comme tout cela est affreux, autour de cette table pleine de larmes
retenues. Je retourne m’asseoir, mais dans un élan, l’un des hommes court me
rattraper et me donne une accolade bouleversante. Un étrange hasard fera que
jusqu’à mon départ et même à l’aéroport au jour du départ, je ne cesserai de
tomber sur eux, et sur lui en particulier, Raman, un type tout en maigreur
désespérée.
Je
suis en retard, vite : en voiture. Je passerai le barrage des agriculteurs
en colère qui font une pause. Au camp, beaucoup de monde. Le soleil, toujours
lui, aide à vivre et l’ambiance est plus joyeuse. Vu depuis le port, qui est de
l’autre côté de la baie, la ville de Vathy est enchanteresse comme un van Gogh
d’été.
India,
une jeune américaine de 21 ans, s’occupe des enfants. Comme j’ai une voiture,
je fais souvent office de taxi ; nous allons chercher des pinceaux pour
les dessins des enfants. Pas n’importe lesquels ! Ceux du magasin de
jouets ne convenaient pas. Au rayon bricolage, nous trouvons enfin ce qu’il
faut. Chaque jour les enfants, nombreux, participent à l’atelier peinture. Cela
fait le bonheur de leurs parents qui peuvent souffler un peu tandis qu’India,
et parfois une autre bénévole, s’épuise avec une patience angélique, avec
toujours un petit mot gentil pour chaque petit. Je traverse le camp pour
revenir à nos fameuses « cabines ». Au passage, Inar est là avec un
grand sourire et vient me faire un salut plein d’amitié chaleureuse. Adieu
Inar, que je ne reverrai plus, et bon vent ! Quel beau regard franc et
honnête. Il montera sur le prochain ferry mais je ne le verrai pas dans la
foule au moment de l’embarquement.
A
peine ai-je fini de trier à nouveau ces chaussures de malheur et d’étiqueter
par pointures les paires nouvellement arrivées par cartons entiers (le
chargement tant attendu vient d’être déchargé) qu’un nouveau branle-bas se
présente : un bus de MSF vient d’arriver avec des réfugiés trempés
jusqu’aux genoux. Les chaussures seront bonnes pour être changées, puis nous
récupérerons le récupérable qui sera ensuite lavé par les soins d’une autre
ONG, et nous reviendront ensuite. Ce sont des bracelets bleus aujourd’hui. Tout
le monde veut des chaussures, des T-shirts, des manteaux, des sacs, de tout.
Parmi
les bleus, il y a Etan. Leur bateau est arrivé de nuit. Ensuite il y a eu une
longue marche, puis l’arrivée des secours, le bus de MSF, et voilà, ils sont
enfin là. Ceux qui arrivent ces jours-ci sont les plus riches : ils ont
payé jusqu’à 2000 dollars pour une place par temps clair et mer calme. Les
pauvres paieront 700 dollars pour une place par mer forte et pluie, et
arriveront, ou n’arriveront pas, dans un état lamentable. A nouveau, les plus
pauvres sont les plus sacrifiés – cette règle ne pourrait pas se démentir chez
les prédateurs que sont les passeurs. Etan a quinze ans lui aussi. Il est bien
habillé, avec une jolie chemise bleue et un jeans impeccable. Il parle déjà bien
l’anglais. Je lui trouve des chaussures qui conviendront. Il est heureux de ses
chaussures. Il a un peu peur, c’est sûr, mais il est heureux de ses chaussures
loin des bombes qui pleuvent sur son pays, la Syrie. Un peu plus tard il me
retrouve. Il vient me chercher, un ado qui doit lui aussi sentir que je suis un
papa dans la vie. Il a besoin de quelque chose, mais surtout d’un geste amical,
et il a toujours un morceau de conversation en réserve, il joue à l’adulte. Il
me dit « A plus tard ! », il croit que je pars aussi sur le
bateau de demain. Non – je resterai ici. Un ombre passe sur son visage :
le gamin est triste, et je le suis aussi. Il me dit « You are a good
man ». Je lui dis « You are a good boy ». Les présentations sont
faites, nous sommes en bonne compagnie.
La
pause, au bistrot, je la prends avec Saleh et un couple d’activistes anglais.
Ils étaient sur la fameuse équipée humanitaire vers Gaza. Ils nous racontent la
manière dont les israéliens les arraisonnent dans les eaux internationales, et
leur ordonnent, pistolet pointé, de mettre cap sur Ashdod, où ils seront
emprisonnés pour être entrés dans le pays illégalement. Les camps sont aussi
les lieux où l’on rencontre ces têtes brûlées ou brûlantes – mais c’est un
autre sujet.
Aujourd’hui
il y a un nouveau volontaire. Bogdan est un roumain de Bucarest doux et plein
d’esprit, qui a étudié à Genève ! Un peu de français ne nous fera pas de
mal, entre deux problèmes de compréhension avec les réfugiés.
Dans
le camp, les gamins qui hier jouaient au foot avec une bouteille d’eau ont reçu
un beau ballon, un vrai, en cuir, superbe. Les parents s’y mettent aussi, et
une grande partie de ballon prisonnier démarre. Le petit Goran s’en donne à
cœur joie, courant partout, et agrémentant la partie de quelques pirouettes de
cirque. On est amis tous les deux. Il me voit qui regarde un peu à l’écart en
causant avec Majid. Le voilà qui arrive, joyeux, m’embrasse comme un enfant,
porté par un mouvement soudain. Et il me tire dans le jeu. Je joue au ballon
prisonnier dans un camp de réfugiés.
Il
est bientôt 20h, la cantine suisse fait son apparition, met la musique, la
queue se forme.
Ce soir
à 22h, meeting de coordination avec MSF. On se retrouve à l’ « hostel »,
le QG des volontaires. La municipalité leur a ouvert la partie inutilisée d’une
maison de retraite. On ne croise pas de vieux, mais ils sont juste à côté.
C’est un espace toujours en cours d’aménagement. Les électriciens devraient
poser sous peu une ligne téléphonique et ADSL. Grâce à l’aide de la mairie et
les dons, vendredi doivent être livrés des lits superposés supplémentaires. La
salle de réunion est une pièce exiguë qui fait office à la fois de bureau, de
cuisine, de salle à manger et de salon. Pourtant, nous y tenons tant bien que
mal. Tandis qu’un jeune volontaire allemand un peu rasta finit de griller des
tranches d’aubergines, chacun s’installe et Valentina, avec son autorité
naturelle, ouvre la réunion. Yohann, le responsable logistique de MSF, est venu
avec son second. Ils ont une puissance d’organisation et de moyens
impressionnants ; ils s’imposent naturellement comme la principale ONG à
Samos. Yohann est extrêmement professionnel, précis, et en même temps plein de
tact à l’égard des volontaires. Il dit que MSF ne s’occupe normalement pas des
habits, mais que par contre ils ont la possibilité d’installer une grande
buanderie pour procéder au lavage sanitaire – c’est-à-dire selon les normes des
hôpitaux – des effets des réfugiés, fruits de la récupération. Il est question
de finaliser un bâtiment où seraient installées de grosses laveuses qu’on fera
venir du continent. Il y a une question délicate d’eau : déjà, l’été, la
consommation d’eau nécessaire aux camps (douches) et aux réfugiés avait conduit
à un problème d’approvisionnement. Tout le monde a à cœur de préserver les
relations très bonnes que la population a jusqu’ici avec les réfugiés – il
s’agit surtout d’éviter que le problème ne se pose à nouveau. MSF envoie du
personnel à notre entrepôt pour participer au triage des donations. Un
container est arrivé et il y a une masse à organiser. Quelqu’un demande si tout
cela est bien nécessaire si de nouvelles dispositions politiques stoppent
l’arrivée des réfugiés. Yohann n’en a cure et balaie la question avec un
sourire désabusé : nous nous acheminons vers un été identique au
précédent, sinon pire. Tout cela ne cessera pas comme ça.
Il y
a quelques moments légers : le second, un français qui s’essaie à
l’anglais, demande comment on dit « élément » en anglais ; Paulo
nous rappelle soudain d’être attentifs au virus Zika, une remarque qui semble
sortie de nulle part et provoquera l’hilarité des jours durant. On sent que
chacun a besoin de lâcher du lest dans cette petite pièce illuminée.
Le
vent souffle par rafales dans Vathy – le vrai nom de la ville – noire et
déserte tandis que je marche à travers les rues vers mon hôtel. Rendu dans ma
chambre, je vois par la fenêtre les silhouettes blanches des tentes des Nations
Unies, le camp, de l’autre côté de la baie.
*
Jeudi 4 février
Journée infiniment mémorable et jaillissante d’émotions.
Le
ferry pour Athènes est prévu à 14h15. En allant au port – au camp – le matin,
je suis arrêté par la manifestation des paysans, qui se déroule dans le cadre
d’une immense journée de protestation dans tout le pays. Ils n’ont pas grand
monde à arrêter, car toute activité a cessé dans la ville et chacun reste chez
soi pour la journée de grève. Aucun café n’est ouvert ; sur la place
animée, personne. Les gendarmes me suggèrent de contourner les tracteurs et de
passer par la route du haut qui surplombe la baie trop paisible pour un jeudi.
Cette journée de grève nous posera quelques problèmes : la voiture de
Valentina n’a plus d’essence et les stations sont fermées. Il y a la mienne
heureusement. Les magasins sont tous fermés, y compris le grand supermarché –
on ne pourra rien se procurer aujourd’hui pour le camp s’il manque quelque
chose.
Au
camp, justement règne une grande effervescence qui affecte chacun. Le ferry
sera là dans quelques heures. Déjà, les bus arrivent avec les réfugiés du camp
du haut. Les bénévoles parent au plus pressé dans cette ruche. Nous aidons les
familles en leur trouvant quelques sacs supplémentaires, une valise. Nous
passons de tente en tente (en réalité, hormis la grande tente centrale des
hommes seuls, il s’agit pour les familles de modules en plastique) pour quelques
distributions, et pour vérifier si toutes les familles se débrouillent, si les
bagages sont prêts, s’il faut un bagage de plus ; nous avons récupéré
quelques grandes valises qui rendront un grand service à quelques familles.
Cette grande valise bleue, je la verrai d’ailleurs le surlendemain sur Facebook
quand une coordinatrice à Athènes nous enverra des photos de « nos » réfugiés
parqués – y a-t-il un autre mot ? – dans le camp de transit. Nous manquons
de sacs à dos, malgré le lot qui vient d’arriver et qui s’est envolé en un
instant. Aux « cabines », c’est une longue queue car chacun
s’aperçoit de ses besoins en perspective du départ : il faut une brosse à
dents, du savon, des habits, surtout des habits. Nous passons des heures à
faire une distribution. La tension monte d’un cran ; je fais une police
très ferme (c’est un talent que je ne me connaissais pas) et nous organisons
une file d’attente méthodique, tandis que Claire et Julie gèrent l’accès à la
cabine des hommes, où il règne une odeur pénible, venue des chaussures infectes
qui ont marché tant et plus. L’odeur de l’exil, si j’osais une métaphore trop
facile. Nous filtrons avec sévérité : seuls ceux qui partent avec le ferry
ont accès aux cabines, et nous les laissons librement fouiller et emporter ce
dont ils ont besoin, un par un. La procédure normale, où les bénévoles
distribuent eux-mêmes, est devenue impossible à tenir car le temps est limité
jusqu’au bateau. Les réfugiés n’abusent pas, soit par honnêteté, soit faute de
sacs pour emporter un butin. Le temps a violemment viré au froid : ils
s’aperçoivent qu’il faudrait penser à une autre écharpe, à un manteau.
Aujourd’hui c’est de manteaux que nous manquons cruellement, et chacun répète
« cold, Makedonia, Serbia ». Du côté des femmes et des enfants, c’est
la même ruée. Des grand-mères yézidies aux yeux verts et bruns viennent voir
s’il n’y aurait pas une écharpe, une couche de plus à se mettre sur le dos. De
vastes sourires édentés devant l’impossibilité de communiquer, quelques gestes
affectueux, nous nous sommes tout dit. Les Yézidis, tribu d’Irak à la religion
spécifique, décapités en masse par Daesch, femmes réduites en esclavage. Bien
sûr, il est possible, parfois, que quelqu’un ait un faux passeport ou raconte
des histoires pour passer ensuite plus facilement les barrières. Cela me semble
un cas rare, mais je n’ai pas le moindre doute que si je devais moi-même
chercher l’asile en Europe devant le danger, je le ferais immédiatement, tant
l’Europe est rongée par son incompétence ou sa coupable mauvaise volonté,
érigeant tant de barbelés réels ou administratifs.
Goran
et Sepan sont là. Sepan a son petit bonnet vert vissé sur la tête. Je
m’enquiers : ils sont prêts à partir. Ils ont leur manteau sur les épaules
et ils traînassent comme les autres gamins en attendant de voir arriver le
ferry. Je veille à donner des lots de gants – écharpes et bonnets HCR aux
gamins qui n’en auraient pas.
Il
est midi trente. Je localise le bateau grâce à l’application maritime de mon
smartphone. Il est utile d’être un habitué de la Grèce et d’avoir ces quelques
trucs... Il arrivera d’ici une heure environ, il est encore quelque part entre
Chios et Samos au large de Kusadasi en Turquie. Je puis ainsi renseigner les
autres bénévoles sur le temps qui nous reste.
Une
ONG grecque sert les repas à midi. La queue est longue et chacun prend des
forces. Le temps est gris mais il ne pleut pas encore ; le vent souffle
par rafales puis le calme revient pour un moment avant un nouveau coup de bise.
Je prends encore un ado qui a besoin de chaussures et je trouve encore un
manteau qui convient pour un adulte, dans une opération discrète car nous avons
officiellement fermé la distribution à l’approche du bateau. Nous devons en
effet tout arrêter car bientôt le vaste et majestueux Nissos Mykonos accostera. Un réfugié, Ahmed, d’une quarantaine
d’année, voudrait une photo avec moi. Un gentil gamin la prendra, puis une
autre avec mon propre téléphone ; je la regarderai plus tard, avec cette
question : où sont-ils maintenant, Ahmed, qui sourit ici, et le petit
derrière l’objectif ?
A
l’arrière du camp, au bord de l’eau, on célèbre ce moment du départ. Les hommes
dansent en riant, et les femmes crient autour d’eux et les gamins tournicotent
dans un brouhaha joyeux. Voilà mon cher petit Etan, tandis que le grand ferry
bleu approche et fait retentir sa sirène. Il me demande : est-ce que j’ai Facebook ?
Oui, mais nous n’avons pas de quoi noter, et nous n’avons pas de temps. Il me
présente sa maman. Je lui glisse rapidement ma carte de visite, il y a mon nom
et mon email. Garde-la précieusement, mon garçon, et donne-moi des nouvelles. Pourvu
qu’elle ne tombe pas de sa poche.
Le navire
accoste et c’est le va-et-vient des camions qui sortent de la cale et d’autres
qui y entrent. On ouvre les passerelles des passagers et les réfugiés affluent
pour l’embarquement. Dans la foule qui se presse, je vois Majid avec son bonnet
sur la tête, il me fait l’impression d’un radeau fragile dans cet océan humain.
Je ne vois pas Goran, je ne vois pas Etan. La foule est trop dense.
En
chemin vers l’embarquement, les réfugiés passent devant nous, chargés de leurs
affaires. Combien recevons-nous de « Thank you, thank you, thank
you ! », combien de mains serrons-nous, d’effusions et d’accolades
avec ces personnes qui sont si vite devenus des familiers. Nous avons échangé
quelques mots pendant ces jours passés au camp, fourni des habits, salué,
reconnu, conseillé. Bonne chance, et que le vent vous soit favorable. Nous
savons qu’ils vont au devant de grands dangers et de bien d’amertumes.
Le
gros bateau bleu de la Hellenic seaways
ferme ses portes. Sur le pont, à tous les étages, ce ne sont que mains qui
s’agitent, cris et sifflets. Les adieux dureront encore de longues minutes,
jusqu’à ce que le vaisseau finisse sa manœuvre et prenne le large dans la mer
qui se forme.
Le
camp s’est vidé d’un coup. Il ne reste plus qu’une quarantaine de réfugiés, qui
pour une raison ou une autre ne sont pas encore partis. L’un de ceux qui ne
sont pas partis est un homme qui a perdu tous les siens dans un naufrage.
Femmes et enfants. Il n’a plus son passeport : au moment de recevoir de
nouveaux effets, perdu dans ses pensées, il l’a laissé dans la poche du vieux
pantalon fichu et trempé, qui est parti à la poubelle. Claire, une volontaire
anglaise, me raconte cette famille qui a perdu deux enfants sur trois. La maman
tenait les deux petits contre elle. Mais au moment du naufrage, elle n’a pas
réussi à les retenir. Seul le grand est là, dont elle ne peut plus quitter la
main. Ces grands traumatisés sont installés séparément, à l’hôtel, et seront
pris en charge spécifiquement sur ordre du docteur Manos ; ils ne prennent
pas le ferry : pour eux, ce sera l’avion.
De
gros nuages pèsent sur la ville face a nous qui perd ses couleurs. Les
rangements sont terminés. Je prends la voiture et je décide de faire un tour vers la côte nord pour voir autre chose. J’ai besoin d’un moment de solitude. Le village de Kokkari est charmant, y déambuler est parfait pour se
gorger de belles images en saluant l’un des rares habitants. Au loin, on voit
encore le Mykonos fumant qui
disparaîtra bientôt derrière un cap. La pluie commence à tomber, donnant aux
ruelles des reflets nouveaux.
C’est
jour de grève générale en Grèce et donc tout est fermé, même le bar de l’hôtel.
Les bénévoles sont ennuyés, car ils n’ont pas grand-chose en guise de dîner. Je
découvre un troquet qui fait des pizzas malgré le black-out et nous passerons
un moment délicieux au centre des volontaires à les déguster, avec quelques moments
de franche rigolade, en particulier avec Saleh. C’est aussi un moment de
conversations, où l’on en apprend un peu plus au sujet des uns et des autres. Je
suis frappé par la provenance des volontaires. Irlande, Angleterre, Suisse
(oui, il y a un grand argovien), Roumanie, Allemagne, Brésil, Etats-Unis. Deux
filles américaines sont là, ainsi qu’un charmant garçon du Wisconsin au type
asiatique, Andrew, qui circule entre les îles, quelques semaines ici, quelques
semaines là ; il était à Lesbos, il est à Samos, il part pour Kos avant
d’aller de l’autre côté, en Turquie. Quelques-uns d’entre eux sont d’ailleurs
des âmes qui se reconstruisent. L’Argovien, au sourire rare mais très doux,
avait sombré dans des histoires de drogue. Venu pour se reconstruire, le malheur
l’a frappé au camp. Une fillette a expiré dans ses bras dans un accident terrible après avoir été
écrasée sur la route adjacente, dont on contrôle désormais l’accès.
En
ville, un gros bateau de sauvetage en mer vient d’amarrer. Un milliardaire,
italien à ce que l’on raconte, a acheté deux énormes navires de sauvetage en
mer qui sillonnent la Méditerranée pour secourir des boat people. Tout illuminé
dans la nuit, non loin des lumières des rares bistrots encore ouverts, il
abrite une petite ruche qui s’agite avant son prochain départ.
*
Vendredi 5 février
Ce
matin, je découvre l’entrepôt, où les dons sont triés, les chaussures lavées…
Nous devons remplir la voiture de ce qui manque au camp : des bottes pour
affronter la pluie, mais aussi des affaires de toilette, serviettes
hygiéniques, couches… Andrew s’affaire dans les sacs et les cartons, Saleh
contrôle la liste que je lui tends.
Il
n’y a plus grand monde au camp, et il pleut à verse sans discontinuer. La
ville, de l’autre côté de la baie, se perd comme dans une brume tant il pleut.
Les réfugiés restent pour la plupart au chaud sous la tente. J’en vois tout de
même certains qui circulent vaguement ; nous emballons leurs chaussures
dans des sacs plastiques. Il était question de distribuer des bottes de pluie,
mais Paulo considère que c’est inutile : la pluie cessera demain.
Malgré
le temps infect, huit réfugiés ont été récupérés par MSF ce matin sur la côte,
trempés. Ils dorment comme des souches dans la grande tente des hommes. Nous
profitons du calme, Claire et moi, pour monter au grand supermarché chercher
certaines choses qui manquent. Elle dispose d’un peu d’argent d’une association
caritative, et je compléterai. Nous prenons des chocolats pour les enfants (qui
auront un succès certain). Des chocolats grecs, bien sûr ! Ainsi que des
petits berlingots de jus vendus avec leur paille. Petits réconforts précieux,
petits cadeaux de bienvenue. Nous prenons des savons, des sacs. Je suis heureux
de trouver des déodorants à prix abordable. Si j’étais un réfugié, m’étais-je
dit tout-à-l’heure en fouillant dans les réserves, je voudrais un spray
déodorant, et il n’y en a pas à l’entrepôt. On nous en demande parfois, mais
curieusement ce n’est pas perçu comme une chose indispensable au même titre que
le savon, les habits et la nourriture. J’en mets soixante dans le chariot, que
nous chargerons tant bien que mal dans ma petite voiture de location.
Les
nouveaux arrivants sont bien contents de recevoir un lot d’effets de toilette
quand nous les réveillons pour le repas de midi, toujours servi par l’ONG
grecque souriante. Aujourd’hui, spaghettis à la tomate. Quelque part à Samos,
donc, il y a une cuisine qui prépare tous ces repas, et ce n’est pas le HCR, ni
l’Etat grec, ce sont de simples particuliers du lieu qui se relaient. On
raconte que les tavernes d’Athènes distribuent depuis longtemps des repas par
les portes de l’arrière-boutique. Quelques jours après mon départ, un bénévole
américain arrivera à Kos et racontera l’anecdote suivante : a peine
avait-il pris sa clé de chambre à la réception de l’hôtel Oscar que 20 réfugiés
arrivent tout juste sortis de leur canot annonçant que 40 autres sont en chemin.
Chaque réfugié a reçu une chambre gratuitement. Partout, au-dessus de la mêlée
des âmes pusillanimes, voici l’exemple jeté à la face de l’Europe.
Lors
de ma distribution de chocolats aux quelques enfants restant dans le camp,
j’avise le petit qui hier avait pris la photo pour Ahmed. Il porte deux repas,
l’un sans doute pour un parent resté dans la tente. Je lui tends un chocolat,
il me tend l’un des repas, comme pour me proposer un échange de bons procédés
selon quelque politesse moyen-orientale.
Claire
part aujourd'hui. J’aurai peu vu cet astre de bonté. Elle a des « problems
at home », je ne risquerai pas de question. Son vol part dans
l’après-midi. Je la ramène à son hôtel et nous nous arrêtons en chemin pour
qu’elle salue les garçons de la cuisine suisse. Ils mangent leurs spaghettis,
décidément c’est le jour des pâtes ; leur coin est une grande cantine en
plein air de boy-scouts tout juste abritée de la pluie. D’immenses chaudrons,
matériel de récupération militaire, sont prêts à entrer en action. On s’assied
sur ces bancs pliants familiers des kermesses helvétiques si bizarrement
installés près du port de Samos. C’est les adieux, et l’un des gars – un
Bernois à fort belle allure – l’embrasse. « Merci pour tout ce que tu as
fait pour Samos », dit-il. Je garderai cette phrase toute simple en
mémoire : merci pour Samos, car nous sommes tous samiotes, les habitants
permanents et les habitants temporaires que sont réfugiés et bénévoles. Samos,
où la Grèce se bouscule avec le monde entier.
Le
calme règne, et j’emmène Paulo, le brésilien, manger une soupe de poissons
(excellente). Quelle vie étonnante que la sienne : il a 54 ans, un peu
d’argent de côté, et après un divorce qui lui a brisé le cœur, il a décidé de
partir aider là où c’est possible. Il a commencé en aidant à établir un
orphelinat en Inde, puis au Népal lors du tremblement de terre. Le voilà à
Samos qui m’explique les charmes de la méditation bouddhiste. Je l’écoute
pieusement.
Je
prendrai un moment en fin d’après-midi pour lire et écrire, et pour répondre à
quelques courriels urgents. J’ouvre ma boîte courriel ; pas de nouvelles
d’Etan, bien sûr, c’est beaucoup trop tôt, et en aurai-je jamais ?
Elena
et son mari Manos le journaliste, ainsi que Valentina, doivent venir me
chercher à l’hôtel en voiture pour dîner. Je suis un peu en avance et dans le
hall, je tombe sur les Kurdes rencontrés mercredi. On a retrouvé le corps d’un
des petits ; ils viennent de l’identifier. Ils organisent son rapatriement,
et celui d’autres corps de la famille, avec le consulat irakien à Athènes pour
une sépulture au pays. On me montre des photos de famille où tous ces morts
sourient encore avec joie dans les rues de Sulemanyeh. Voici le petit qu’on a
repêché. Et son frère, sa sœur… Une photo de groupe. Il ne reste que huit
survivants. Peut-on imaginer une famille ainsi décimée ? Raman, ébouriffé
d’épuisement, tente de ravaler ses larmes : « A chaque instant je
pense à ma mère, dit-il, comment vais-je la trouver ? Pourquoi, mais
pourquoi mon frère a-t-il emmené sa famille dans un tel voyage ?
N’avait-il pas ce qu’il fallait, à Sulemanyeh, maintenant que nous avons notre
Kurdistan irakien ? Une vie meilleure, voilà ce qu’il voulait. Mais
qu’a-t-il trouvé ? ». Comme dit Elena : la pauvreté aussi est
une guerre.
Manos
est arrivé avec sa Renault. J’ai eu les yeux humides moi aussi – mais chût.
Nous sommes en route pour un joyau de taverne familiale, une maison tranquille
où madame cuisine tandis que monsieur sert aux cinq tables de la salle à manger
un repas sans fard qui relève de la perfection gastronomique. En fin de soirée,
nous prenons la route dans la pluie et le froid pour un bistrot du centre de
l’île où on joue de la musique. C’est un duo ce soir : un garçon au
clavier et une fille au violon. Le garçon a vaincu la leucémie par deux fois,
m’explique-t-on. C’est un musicien de grand talent ; compositeur, il a des
amis sur l’île qui tentent de jouer les paroliers, y compris Elena. Pendant sa
maladie, tous ses amis le soutenaient par cet exercice qui consistait à rédiger
des vers sur un thème donné selon une certaine rythmique pour ses mélodies. Il
émane de ce jeune homme plein d’humour une profonde énergie positive. Par
moments, il lance une invective où il est question de
« Tsipras ! » et de « Left party ! », poing levé,
dans des rires qu’on ne peut que partager. Car, il est inutile de le rappeler,
la plupart des gens, à juste titre affolés par l’état catastrophique du pays,
ne supportent plus guère les grands sourires optimistes du premier ministre, son
histoire de cravates, et ses inaugurations de chrysanthèmes quand les taxes
paysannes doivent exploser et les retraites fondre encore – pour ce qu’il en
reste –, quand Frontex prétend garder les côtes du pays au lieu des
fonctionnaires nationaux, quand la Hollande parle de forcer les réfugiés sur
des bateaux de rapatriement vers la Turquie (j’imagine déjà le tableau policier
sur les îles), quand l’Autriche ou la Belgique, par la voix de ses ministres,
insultent constamment le pays soi-disant incapable de refouler les migrants, de
« contrôler les frontières extérieures de l’Europe » (comment et
pourquoi, ils se gardent bien de le dire) et menacent de l’exclure de la zone
Schengen.
Nous
écoutons Kostas le musicien. J’apprends qu’il est aussi l’un des bénévoles qui
préparent les repas de midi pour les réfugiés. Vive Kostas.
*
Samedi 6 février
Manos
a décidé de m’interviewer. Il m’interroge d’abord sur la linguistique, puis
après ces préliminaires sur le langage, l’humanité, la culture, nous en venons
au sujet qui l’intéresse vraiment : pourquoi un professeur d’université
suisse vient-il à Samos faire du bénévolat ?
Le
soleil revient sur Samos qui s’égaye. Le camp est calme ; il y a toujours
une petite chose, une écharpe à donner, une demande pour des sacs que nous
n’avons pas, c’est de nouveau la rupture de stock. D’autres volontaires
viennent d’arriver, et plusieurs repartent entre aujourd’hui et demain comme
moi.
Je
vois sur Facebook que Pio d’Emilia continue ses reportages à Lesbos, et qu’il
part maintenant pour Idomeni, le grand camp de réfugiés à la frontière de la
FYROM, puis pour Skopje. Elena et Manos m’ont invité avec Valentina et Saleh
pour un thé ; un appartement surplombant la baie avec une belle cuisine
toute colorée qui ne sert jamais : la belle-mère, à l’étage inférieur,
cuisine trop bien.
Sur
la colline au-dessus de la ville, des travaux de terrassement vont bon train.
Il s’agit de construire dans l’urgence un des fameux « hot-spots »
exigés par l’Europe dans le chantage à Schengen. Personne n’a bien compris
cette idée, mais il s’agit de confier à l’armée la responsabilité des camps de
réfugiés, de leur enregistrement, de leur renvoi aussi, si l’Europe en décide
ainsi sous la pression de la Hollande et de l’Allemagne : Angela Merkel
est en visite en Turquie et promet des milliards ainsi que des facilitations de
visas Schengen, et même des négociations facilitées pour rejoindre l’Union. Je
crois voir un rhizome de l’ancienne alliance germano-turque face à l’Entente.
Nous
aurons ce soir un merveilleux moment d’adieux au centre des bénévoles. Rashan,
un gréco-égyptien d’Athènes qui travaille pour MSF et qui a une personnalité
rayonnante, danse au son de Zorba dont mon ordinateur diffuse la scène finale.
Il fallait bien que cette semaine se termine ainsi, par des danses, dans ce
pays mystérieux qui vous fouette au visage comme un grand vent d’humanité, et qui
continuera de souffrir demain avec sa crise et ses réfugiés sous les coups des indignes.
* * *
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| Cliquer l'image pour visionner le reportage de Pio d'Emilia (SKY Italia) |

| La cuisine suisse |






j'ai été très émue à lire votre texte! merci de votre aide, de votre humanité; je viens d'une famille des refugiés Grecs du Pont, mes grands parents sont arrivés en Grèce en 1922 et ont été très mal reçus, car la Grèce était pauvre et les gens ne voulaient pas des "étrangers"; ils ont beaucoup souffert, mais ils étaient obstinés de survivre pour leurs enfants et ils ont réussi avec beaucoup de peine. la génération de mes parents, après la guerre a eu une vie meilleure, ils se sont battus pour que nous, la 3e génération, ayons une bonne éducation; je suis devenue professeur à l'université d'Athènes, en histoire française. je garde dans mon coeur et dans ma mémoire tout ce que m'ont raconté de leur malheur et chaque jour je pense à eux et aux refugiés d'aujourd'hui et à leur avenir sombre.moi, je m'active à Athènes;merci encore pout tout ce que vous avez offert de votre temps, de votre amour, de votre coeur...
RépondreSupprimerChère Madame, merci pour votre commentaire qui me touche beaucoup. Si vous m'écrivez, j'aurai votre adresse courriel et nous pourrons entrer en contact, et, qui sait, prendre un jour un café à Athènes (avant ou après la révolution...!)
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