Théorie du genre

Les tenants de la Théorie du Genre (nom générique qui recouvre en réalité divers courants) qui se sont exprimés en diverses occasions dans Le Monde (14 juin 2011, 17 septembre 2011) justifient la présence de cette approche dans les manuels scolaires par divers arguments, mais le plus massif d'entre eux consiste à dire en substance que la Théorie du Genre est comparable à la théorie de l'Evolution, et que refuser l'apport de cette théorie se compare à l'obscurantisme idéologique du Créationnisme.

Pour le lecteur non spécialiste, cela appelle quelques commentaires: en particulier, que veut dire, en sciences, le mot théorie, pour qu'on puisse parler d'une ou de plusieurs théories du Genre sexuel? Car pour pouvoir évaluer la pertinence de l'insertion de la théorie du genre comme "vérité scientifique" dans les manuels scolaires, deux conditions semblent devoir être réunies: il faut au moins qu'il s'agisse d'une théorie au sens plein que les scientifiques donnent à ce mot, et il faut que cette théorie dispose d'un large consensus dans la communauté scientifique. Nous serions alors dans un cas similaire à la théorie de l'Evolution ou aux diverses théories de la chimie et de la physique.

Ou alors le mot théorie dans "Théorie du Genre" n'est pas  employé selon les canons scientifiques mais selon une acception beaucoup plus lâche qu'on trouve souvent dans les sciences humaines et sociales: théorie critique, théorie de la narration, théorie du constructivisme social, etc., toutes théories, souvent de grande valeur intellectuelle, mais qu'il ne saurait être question, à quelque moment que ce soit, de comparer à des théories scientifiques comme la théorie de la relativité restreinte, de la reproduction de l'ADN ou de l'acquisition de la langue maternelle.

Au sens scientifique, mais soit dit en termes quotidiens et prudents, une théorie est une explication qui, mise à l'épreuve des faits empiriques, tient, ou résiste. Une explication scientifique est l'énoncé d'une loi naturelle, qui associe typiquement des causes et des effets. D'une certaine manière, une théorie ne s'invente pas mais se trouve, ou se découvre (bien qu'il faille être créatif et même inventif pour la trouver). Bien entendu, une théorie scientifique est généralement approximative, et c'est pourquoi les théories scientifiques ne prétendent pas à la vérité avec un grand V: elles se bornent à des critères qui lui garantissent un maximum de plausibilité, qui font l'objet de discussions chez les épistémologues - qui font un métier sérieux et souvent inaccessible au commun des scientifiques eux-mêmes quoi qu'ils en disent. Ces critères peuvent varier selon les domaines scientifiques concernés, mais ils tournent soit autour de la prédiction expérimentalement testable (ainsi la physique permet de prédire des situations qui vérifient la relation causale en question, par exemple que si l'avion est dans la situation x alors il tombe, etc.) ou de l'économie de l'explication et de sa congruence avec les faits observables (c'est là le cas de la théorie de l'Evolution qui produit une explication précise de tous les faits aujourd'hui répertoriés de l'histoire de la vie et est constamment confirmée par les découvertes quotidiennes de la génétique). Une théorie scientifique est soit meilleure soit moins bonne qu'une autre, et la recherche conduit à de constants raffinements et corrections de la théorie, ce qui permet de progresser dans la connaissance du réel et qui ont des conséquences techniques (nouveaux traitements, nouvelles machines, etc.) en éliminant les théories déficientes au profit des nouvelles versions.

Si la théorie du genre n'est pas une théorie au sens scientifique, alors la présenter comme telle, ainsi que le font ceux qui la comparent à la théorie de l'Evolution, renferme une contradiction inacceptable.

C'est évidemment une chose grandement souhaitable que les élèves soient précocement exposés à un certain nombre de faits liés à l'identité sexuelle et au rôle des valeurs ou idéologies transmises et reproduites par les structures sociales dans la prise de rôles prototypiques, de sorte qu'ils puissent réagir autrement que par la panique si une question identitaire se pose à eux ou dans leur entourage, et bien sûr oeuvrer pour la nécessaire égalité des sexes en prenant davantage conscience du caractère fondamental, premier, de cette égalité. Cela s'apparente aujourd'hui à une trivialité - durement acquise par les forces conjugées du féminisme et du bon sens - du même type que l'égalité des races, même si dans le fond, la notion même d'égalité entre les êtres humains noir et blancs, hommes ou femmes, ne devrait pas avoir beaucoup plus de sens scientifique, c'est-à-dire ne devrait pas plus poser problème, que celle de l'égalité entre souris blanches et souris grises.

Il y a en fait plusieurs manières d'aborder la question de l'identité sexuelle et il y a donc plusieurs théories du genre disponibles; certaines sont liées à une meilleure compréhension de la neuro-cognition de l'identité sexuelle et sont donc des théories scientifiques au sens classique, mais seules quelques données caricaturalement simplifiées peuvent être raisonnablement apportées à des élèves d'âge scolaire, sans qu'on puisse vraiment mesurer en quoi il s'agira là d'un apport.

Les autres ne sont pas des théories scientifiques au sens "dur", ce qui n'est pas un problème en soi - puisqu'on apprend aussi à l'école, heureusement, la poétique ou l'accord du participe passé, mais elles ne représentent aucunement une sorte d'acquis scientifique comparable à la théorie de l'Evolution. Elles présentent en outre deux défauts gênants: premièrement elles ne font pas consensus parmi les scientifiques (c'est là une différence cruciale avec l'Evolution); deuxièmement, elles sont elles-mêmes des élaborations d'autres théories (ce que n'est pas la théorie de l'Evolution).

Dans un premier type de cas, ce fondement est le constructivisme social, qui, dans ses versions les plus claires, par exemple héritées de la pensée d'un Bruno Latour, du postmodernisme et de ce que les Américains appellent la French Theory, pose que la réalité est une construction sociale, et, selon les cas, que le discours scientifique serait une sorte de narration culturelle. Il s'agit de la tradition que dénonçaient Sokal et Bricmont il y a plus de dix ans par leur livre Impostures intellectuelles.

Dans un second type de cas - mais comme il ne s'agit pas de théories constituées comme des théories scientifique, à peu près n'importe quel mélange peut se trouver de manière cohérente entre ces approches - l'architecture intellectuelle fondamentale est la psychanalyse. En France, la psychanalyse jouit d'un prestige tout à fait fabuleux, mais il s'agit d'une démarche intégralement spéculative et située autant hors de la science que l'astrologie, qui a conduit à un nombre important d'erreurs retentissantes (et l'on peut conjecturer sans trop de risques qu'il en ira de manière croissante à l'avenir).

Le paradoxe est ici: alors même que les tenants des approches socioconstructivistes et psychanalytiques de la théorie du genre sexuel entretiennent souvent une sorte de mépris pour la démarche scientifique "hard-core" à l'oeuvre en physique, en biologie, en neurosciences, en linguistique cognitive, etc., force est de constater que dès qu'une théorie scientifique vient expliquer un fait jusque là expliqué en termes de symboles ou de relativisme culturel, c'est toujours cette explication-là qui se trouve disparaître au profit de l'explication scientifique. Il en a été ainsi dans un grand nombre de cas, de l'autisme à l'ulcère psychosomatique et à des centaines d'autres cas. Il en fut aussi ainsi quand on découvrit que les maladies n'étaient pas créées par des maléfices.

Qu'en conclure?

Les théories du genre qui ne sont pas scientifiques sont sujettes à caution, non pas tant par ce qu'elle posent comme faits documentés, mais pour leur interprétation de ces faits. Pour le constructivisme social, l'identité sexuelle est d'abord ou surtout une construction sociale, même si les formulations sont officiellement plus prudentes et qu'on reconnaisse une part biologique dans la détermination du genre sexuel. On comprend assez facilement pourquoi des telles positions sont suggérées: une position inverse conduirait à ne rien dire de plus que ce qui s'observe à l'oeil nu et rendrait superflue toute discussion sur l'identité sexuelle. Tandis que si l'identité sexuelle est une construction sociale, alors elle n'est ni contrainte de manière décisive par des facteurs physiologiques, ni par le plein exercice d'une liberté individuelle, qui viendrait nier l'existence de facteurs déterminants socio-culturels. Le but de l'exercice est donc de faire en sorte que l'élève, qui sera le partenaire social de demain, apprenne à appréhender de manière éclairée la question de son identité sexuelle, qu'il puisse être libre tout en étant un produit social, au risque de suggérer comme un fait scientifique incontestable que la réalité, notamment sexuelle, est de manière primordiale une construction conventionnelle.

Faire son chemin dans ce réseau de complications scientifiquement suspectes n'est à tout prendre pas la meilleure manière de communiquer que hommes, femmes, homosexuels et transsexuels sont tous, en tant qu'êtres humains, infiniment aimables, respectables, dignes, et - évidemment - égaux à tout point de vue, ni même cette évidence que les comportements typiques des hommes et des femmes sont sujets à une influence importante en provenance du monde social.

Le navrant de cette histoire c'est que ce soient bien entendu des personnalités conservatrices qui se font l'écho de préoccupations de ce genre. Décidément, l'intellectualisme de gauche aura fait bien du tort à... la gauche. Les dégâts ne sont, potentiellement, pas mineurs: qu'un doute s'insuffle sur la politique de la gauche en matière d'éducation et l'édifice de la campagne présidentielle française peut s'en trouver affecté.

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