Les monstres et la crise

Tout le monde connaît ce Goya: "Le sommeil de la raison engendre des monstres":

Goya: "Le sommeil de la raison engendre des monstres"
Le titre et l'oeuvre sont limpides: là où la raison cesse de guider l'homme, elle est remplacée par l'anormal et l'horrible (les deux composantes du monstrueux). Ainsi, la non-raison est monstrueuse.

C'est une maxime à laquelle même les adeptes les plus convaincus de l'irrationel adhèrent sans faille: ils évitent la contradiction, se justifient par des arguments logiquement organisés ou d'apparence logique. Ceux qui croient aux sorcières, aux marabouts de ficelle, au clivage du Moi, aux invocations de forces occultes, sont parfaitement adeptes du point de vue selon lequel les idées qui ne procèdent pas d'une perception immédiate doivent être justifiées rationnellement, d'où les diverses brochures expliquant par le menu le caractère plausible et véritable, preuves et arguments à l'appui - c'est-à-dire raison à l'appui - des délires sectaires les plus débridés.

C'est pourquoi tout le monde est d'accord avec cette maxime, du philosophe rationnaliste au plus intégriste des poseurs de bombe. Je ne dis pas que tous sont rationnels, mais qu'ils ressentent tous le besoin de l'être au moins publiquement: même les intégristes poseurs de bombe ont des justifications censées être rationnelles même quand elles sont délirantes. Quand on veut tuer son chat, on dit qu'il a la rage.

Face à ces comportements censés ou absurdes mais tous rationnels, c'est-à-dire concevables comme conséquences logiques de prémisses, il y a le règne du désir, de la pulsion sauvage, des comportements imprédictibles, du coup de sang, de l'hallucination... qui ne le sont bien entendu pas. Ce sont là quelques-uns des vampires qui sortent de la raison endormie de Goya. Bien sûr aussi, ces pulsions et désirs se transmutent en croyances: lorsqu'il s'agit d'opinions, on croit surtout ce qu'on désire croire, quitte à justifier nos positions ex-post. Dans ce sommeil de la raison émergent donc des croyances agréables à divers titre qu'ensuite seulement nous consolidons par des échafaudages argumentatifs, des tenant-lieu de raison première, de sorte que ces croyances puissent apparaître publiquement comme des déductions, non pas comme des vampires sans queue ni tête. Or le fait qu'il faille les faire apparaître comme des déductions et non comme justifiées a posteriori est le signe que même dans ce cas nous adhérons, qu'on le veuille ou non, à la maxime de Goya: officiellement au moins, tous les individus se réclament du rationnel.

Le sommeil de la raison, cependant, est l'absence de raison. Ce qui fait la rationnalité ou non est la qualité du raisonnement, non la vérité des prémisses. Mais ce qui fait la déraison concerne l'adhésion à des prémisses improbables ou délirantes. La raison s'oppose donc d'abord à la déraison, qui est plus que l'irrationnel. Le comportement des marchés est irrationnel, mais l'absence de régulation est déraisonnable. De la sorte, certains monstres de la pauvreté - la Grèce, encore, deuxième patrie - sont certes causés immédiatement par le comportement irrationnel des marchés, mais la cause la plus forte dans cette affaire, comme dans d'autres, n'est pas l'irrationnalité mais l'absence de raison, l'absence de reasonableness, la déraison profonde qu'il y a à laisser l'irrationnalité triompher de vies humaines. Finalement: qui est le plus monstrueux, de la valse des boursicoteurs ou des pouvoirs qui, gagnés à la cause de ceux qui engrangent des bénéfices, ne les empêchent pas?

L'absence de raison a engendré le nazisme; contrairement à l'idée reçue, le nazisme ne se réduisait pas à l'dée de la vérité unique ou de la pensée unique. Son totalitarisme résidait dans une autre dimension: cette pensée unique imposée était, de manière déclarée, anti-rationnaliste. Bien entendu, elle était étayée par des arguments d'apparence rationnelle (en réalité quantité de sophismes et de métaphores), mais elle stigmatisait le rationnalisme comme l'apanage de la domination par un complot juif et capitaliste. L'idéologie nazie reposait largement sur la glorification des pulsions, de l'élan vital irréfléchi (mais vu comme juste et grand). Elle était donc non pas tant une idéologie de la "vérité unique" qu'une idéologie opposée à toute recherche raisonnable de la vérité; le nazisme était une incantation, l'incantation des chauve-souris de Goya. C'est pourquoi le nazisme était au fond une idéologie profondément relativiste: il suffisait de croire en l'homme nouveau pour qu'il advienne.

Peu importent ici les tenants et les aboutissants de l'idéologie nazie. Le nazisme s'est installé parce que la population allemande avait été réduite à la plus violente des précarités, non seulement par la déraison des ponctions de l'entre-deux-guerres par les alliés, mais aussi, surtout peut-être, par la déraison du capitalisme libéral qui avait conduit à la crise de 29.

Aujourd'hui, le seuil maximal de population capable de voter pour élire des politiciens de l'extrême-droite en Europe se situe autour de 25%. Les partis d'extrême-droite se singularisent par des campagnes provocatrices et outrancières, s'adressant à la pulsion et non à la raison. Mais si le raz-le-bol de la population monte avec la crise, si c'est la récession que le monde nous annonce pour cet hiver, comment ne pas anticiper que ce taux puisse s'élever?

Le monstre, c'est de laisser faire les marchés.

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