La fracture linguistique belge

On répète à tour de bras qu'il y a en Belgique une "fracture linguistique". Tel officiel flamand s'en émouvait il y a quelques temps à la télévision française, en regrettant que les francophones "ne regardent jamais les chaînes flamandes", implicitant que les Wallons devraient le faire pour renforcer la cohésion nationale. Les sites web consacrés à la Belgique parlent sans relâche de "problèmes linguistiques" ou de "communautés linguistiques". Un récent message sur un forum d'Agoravox parle de ces groupes d'extrêmistes flamands anti-wallons qui aspirent à la "pureté linguistique".

Problème: le flamand est une variété de néérlandais, et le wallon n'existe pas puisque c'est du français. Si conflit linguistique il y a, il oppose donc théoriquement aussi bien les Marseillais aux Amstellodamois, les Montréalais aux gens de Rotterdam, que ceux de Liège à ceux d'Anvers (ou ceux de Bruxelles à ceux de Brussel).

Tout Suisse perçoit immédiatement l'erreur d'analyse qui conduit à penser qu'il existe une fracture d'ordre linguistique en Belgique, s'il s'agit de dire qu'il serait nécessaire que les uns parlent la langue des autres pour qu'une bonne intelligence soit possible.

L'immense majorité des Suisses romands ne regardent pratiquement jamais les chaînes suisses alémaniques ou tessinoises et la plupart sont à peine capables d'un allemand vaguement scolaire appris avec réticence (admettons que les Suisses alémaniques nous font l'honneur de mieux parler français en général). Si l'on parle parfois d'un "röstigraben" en Suisse, un "mur de röstis" qui sépare la Suisse francophone de la Suisse alémanique, la référence a plutôt à voir avec des détails de la vie culturelle dont on rit (on ne consomme pas de cénovis "outre-Sarine", comme on dit "outre-Rhin" en France), occasionnellement des divergences politiques, qu'avec quoi que ce soit de linguistique à proprement parler.



J'ai d'ailleurs toujours été frappé par une différence entre la Suisse et la Belgique en ce qui concerne les indications routières. Supposez que vous êtes un alémanique en voiture en Suisse romande à la recherche de la route pour votre ville, que vous connaissez sous le nom de Burgdorf. Si vous rencontriez un panneau indiquant "Berthoud", nom francophone de cette ville, vous n'y retrouveriez pas votre Burgdorf et vous pourriez errer longtemps. A l'inverse, le voyageur romand cherchant en terre alémanique la route pour Genève n'irait pas loin s'il ne rencontrait que des panneaux pour "Genf". Pour cette raison, les panneaux routiers en Suisse portent toujours le nom de la ville de destination dans la langue de cette ville, parfois doublé du nom dans la langue locale où se trouve le panneau. En Belgique, non seulement c'est l'inverse, mais même les villes étrangères, par exemple Lille en France, sont indiquées par leur nom flamand (enfin, récemment, on rajoute en italiques entre parenthèses le nom original quand même parfois...). Voilà qui est plein d'égards pour le touriste automobile. Bref.

Bien sûr, il y a des liens entre langues et cultures, qui sont complexes à préciser et nuancer, et qui font l'objet de débats infinis chez les linguistes et les philosophes. Mais les différences entre les langues ne mesurent de toute manière pas l'écart entre les cultures, et la culture Belge, des deux côtés de la "frontière linguistique", est entremêlée de références à l'autre partie du pays; et combien de familles belges sont de double origine, sans doute plus encore qu'en Suisse où les communautés, esprit de confédéralisme aidant, sont relativement peu mêlées. Pourtant, les Suisses ne songent à aucun séparatisme.

On dit "conflits linguistiques", "communautés linguistiques", en Belgique, par métonymie, pour parler d'un conflit entre gens, entre communautés, dont le trait qui les distingue de la manière la plus évidente est la langue. Or le propre d'une figure, métaphore ou métonymie, est de prêter à diverses interprétations. On parle d'un conflit linguistique entre Flamands et Wallons, quand on veut parler de problèmes culturels, de problèmes de gestion, de problèmes territoriaux. La matière où se porte le conflit entre les deux communautés n'est pas linguistique.

En revanche, le conflit est sans doute né d'une autre sorte d'association entre langue et autre chose. La langue non pas comme signe d'une culture associée à un peuple ou un territoire, mais à une classe sociale. On a beaucoup parlé, pour le cas belge, de frustrations accumulées au cours de l'histoire par la communauté flamande, mais, comme me l'expliquait un professeur - flamand - à l'Université d'Anvers, ce sont les élites flamandes qui parlaient elles-même français, d'où la représentation du français comme langue d'oppression des masses (et les Wallons ajoutent qu'ils n'avaient aucune velléité séparatiste à l'heure où c'était leur richesse, et non celle de la Flandre, qui faisait vivre le pays). Quelle que soit la lecture des événements, la seule dimension linguistique est dans le français comme langue de domination des masses par les élites, à une époque révolue d'ailleurs, qui a forgé dans les Flandres une haine contre tout ce qui s'identifie par le "parler français" et donc les Wallons mais vraisemblablement la France aussi.

Le conflit, toujours endémique, entre les puissants et le peuple, était un conflit qu'on peut appeler, par métonymie, "linguistique". Aujourd'hui, la métonymie a simplement changé d'objet, mais les connotations du français pour les flamingants ont subsisté.

La Flandre est la seule région d'Europe où un cafetier d'une commune de Bruxelles peut se faire attaquer si sa carte comporte des indications dans une certaine langue (le français). Qu'importe que Bruxelles ait sa place de Brouckère et que Brel ait parlé flamand dans des strophes de Marieke, la mémoire opiniâtre s'est fondue dans un mouvement qui la dépasse et dont la nature est la négation même de l'idée européenne d'union au-delà des cultures propres, une idée bien suisse en somme, et bien peu belge finalement, enfin, bien peu flamande, semble-t-il.

En Europe, au XXIe siècle, il existe donc un territoire où une telle chose est possible, où des groupes d'extrêmistes iront casser la vitrine du restaurateur qui affiche son menu en français, même dans une commune habitée par 35% de francophones. Il y a pour les communautés francophones de Flandre quelque chose du Kurdistan.

Y a-t-il pire bêtise? Probablement pas, puisque c'est la pire des bêtises qui conduit à la violence. On se demande pourquoi la France ne proteste pas, cette grande garante de la francophonie. Je me demande ce qui se passerait si des groupes Belges interdisaient du jour au lendemain, avec persécutions et tabassages à la clé, l'allemand dans la partie traditionnellement germanophone de la Belgique.

Et si la Belgique devenait un peu plus suisse? A défaut, on sait où sera ce pays dans à peine quelques années: ad patres, tout comme l'Université de Louvain, partagée en deux, livres pairs d'un côté, impairs de l'autre. Dieu que c'est triste, pour les amateurs de Tintin, de Gaston, de Spirou, de chocolats, et pour mes souvenirs de fêtes étudiantes sur la grand place, pour les escargots qu'on mange encore au quartier de Maroilles, bref, c'était au temps où Bruxelles chantait.

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