A George Floyd


Comment supporterais-tu, George Floyd, l’image de ta mort, l’écrasement de ton cou jusqu’à ce dernier souffle, si c’était toi qui regardais la télévision ce soir, et un autre que toi agonisant sur l’écran ? Tu ne la supporterais pas. Aucun Noir américain de Minneapolis ne la supporte. Aucun Noir au monde ne la supporte. Aucun homme, aucune femme, sur la planète entière, noir ou blanc, jaune ou rouge, grand ou petit, blond ou roux, gros ou mince, ne peut endurer sans horreur la vision de ce genou. Tu serais ce soir dans la rue à Minneapolis et moi aussi j’y suis en rêve, et je crame de bagnoles et des commissariats. Toute la planète crame ce soir des bagnoles de flics américains, toute la planète conchie cet uniforme une fois de plus déshonoré de la police américaine, une fois de plus déshonoré mais il y en a tant eu, qu’une fois de plus ce n’est plus grand-chose, c’est une fiente de pigeon sur un tas de fumier puant. 

Toute la planète s’est arrêtée saisie d’effroi. Vous croyez peut-être, là-bas au fond du Minnesota, que c’est de l’actualité locale. Un black de plus, un vaurien sans doute, il payait semble-t-il avec un faux billet, mais on n’en est pas sûr, et il se l’était probablement fait refiler sans s’en rendre compte, mais un faux billet de vingt dollars, un crime qui vaut qu’on lui écrase la gueule sur le bitume à rendre l’âme, peut-être pas, mais enfin un faux billet. Vous avez vu les quartiers s’enflammer, alors le téléspectateur de Saint Paul, Minnesota, voit bien qu’on en parle sur les chaînes nationales. Peut-être regardait-il en direct CNN alors qu’un journaliste noir se faisait mettre des menottes en plein direct par d’autres flics bien avisés, arrestation qui a elle aussi fait trois fois le tour du monde. Mais je parie que bien des Americains du Midwest ne réalisent pas qu’au téléjournal de ce soir ici-même, comme sur toutes les chaînes du monde, l’image de leur flic stupide et de son meurtre atroce circule en boucle.

Toute la planète est en horreur, sauf deux ex-flics imbéciles et meurtriers, grassouillets et sûrs d’eux, triomphants et vaguement stupides sur cette vidéo que je ne peux plus regarder sans partir en rêve brûler des commissariats de Minneapolis. Toute la planète sauf aussi ceux qui se disent, partout dans le monde sauf en Afrique sans doute, et sauf dans les banlieues de Minneapolis, que ce black n’avait pas à payer avec un faux billet, et que même s’il n’était pas faux, si ce n’est toi, c’est donc ton frère. 

Mais ce n’est pas toi, George Floyd, qui regardais la télévision ce soir pour voir un frère humain se faire écraser la gorge. Ce n’est pas toi, George Floyd, qui te retrouves maintenant dans la rue pour en découdre les yeux pleins de larmes d’abord puis desséchés par la colère. C’est moi qui regardais les images, c’est nous, ici, à Genève, à Katmandou et à Vladivostok, à Paris, Buenos Aires et Cotonou, à Québec, Athènes et Minneapolis, et nous sommes des millions, des millions et des millions à faire sauter en rêve les commissariats pourris de Minneapolis. 

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