Autisme politique en Europe
Grèce, Europe, Allemagne, Russie, Etats-Unis: où allons-nous?
Malgré que la Grèce connaisse une crise humanitaire sans précédent en Europe en temps de paix, accompagnée logiquement d'un effondrement de sa société, l'Europe ne parvient pas à offrir à ce pays une perspective de redressement. Dominée par une doctrine économique qui impose la frugalité de l'Etat au risque de la déflation, fondée sur une morale de l'austérité, l'Eurogroup s'est mis dans une impasse curieuse en fournissant aux gouvernements grecs précédents des lignes de crédit qui ne peuvent qu'alourdir la dette (qui est passée ainsi de 200 à 320 milliards d'euros), ce qui à son tour fait exiger des bailleurs de fonds encore plus d'austérité, conduisant à une déflation locale par un effet de cercle vicieux. La BCE vient de suspendre l'achat d'obligations d'Etat grecques. M. Schauble et l'Allemagne restent crispés sur leur position. Tout ceci n'est pas sans conséquences, que les responsables européens ne semblent pas capables d'anticiper.
La grande précarité dans laquelle la population est plongée a des conséquences prévisibles, parmi lesquelles le rejet des politiques et des responsables de ces états de fait, en Grèce, par la sanction contre les partis traditionnels corrompus et clientélistes, largement responsables du chaos, et contre les institutions européennes et internationales (la "troïka"), vues comme responsables de la crise humanitaire par leur réponse erronée, sans compter l'effet dévastateur sur le sentiment national. Les responsables européens semblent aveugles aux enjeux qui se profilent: la BCE vient de durcir le ton et de signaler qu'elle ne peut plus garantir les fonds grecs, face à un ministre grec qui de son côté tente une approche où il n'est plus question d'effacement de la dette mais d'une indexation de son remboursement sur le PIB via des obligations sans terme, sans que les contribuables européens ne soient affectés. Pendant ce temps la Russie d'un côté, Etat réputé infréquentable pour les Européens du nord mais allié traditionnel des Balkans (bien qu'au gré de ses intérêts changeants), et les Etats-Unis de l'autre, toujours inquiets d'une montée en puissance de l'ancien ennemi, proposent leur aide ambiguë au pays. Si l'Europe, largement dominée par Mme Merkel et M. Schauble, s'obstine dans sa posture mi-moraliste mi-intéressée, la Grèce pourrait être le nouveau terrain où se dessine l'antagonisme renaissant entre les Etats-Unis et la Russie, alliée traditionnelle de la Chine qui a beaucoup d'intérêts en Grèce à la suite des privatisations du secteur public imposées par la troïka. L'Europe ne joue pas ici qu'une partie européenne.
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| W. Schauble & Y. Varoufakis |
Gouverner c'est prévoir
La pensée politique se juge à la qualité de ses prédictions, puisque "gouverner c'est prévoir"; prévoir, non pas pour manipuler, mais pour anticiper.Il y a deux grands domaines d'exercice de la prévision.
Premièrement, il y a l'anticipation des réactions des autres puissances avec lesquelles le pays est en situation de confrontation ou d'interaction. Il s'agit là d'anticipations dans le monde de la diplomatie, des affaires étrangères, de la stratégie militaire. C'est le seul type de prévisions qui pouvait avoir de la pertinence dans l'ancien régime (ou dans les dictatures), et c'est la seule qui compte au niveau des relations internationales. Elle est cruciale aussi aujourd'hui dans l'affrontement qui se dessine entre la Grèce et l'Allemagne, qui est le pays le plus rétif à un aménagement raisonné de la dette et de son remboursement.
Deuxièmement, pour les élus des démocraties, et pour tout politique soucieux d'un soutien populaire, il est capital de prévoir les mouvements de la société qu'ils dirigent. Ce point n'est pas trivial.
Qu'est-ce donc que prévoir les mouvements de la société? C'est anticiper les idées qui, dans un contexte social donné, auront le plus de chance de se propager, d'avoir du succès. C'est faire des hypothèses raisonnables à propos des "épidémies" futures de représentations, d'idées, d'opinions (pour reprendre un terme de Dan Sperber: les idées se propagent de proche en proche comme des virus dans des terrains favorables, et dans certains cas une épidémie se déclenche). Pour cela, il faut imaginer, il faut se projeter dans l'esprit du citoyen et connaître suffisamment sa vie quotidienne pour anticiper les mouvements de sa pensée. C'est la première étape de la politique.
Gouverner impose donc de se décentrer, afin de se représenter l'évolution des opinions et des pensées des individus, telle qu'elle sera provoquée par les changements que les décisions politiques vont opérer dans le contexte de vie des personnes.
Gouverner c'est donc d'abord imaginer ce que pensera l'individu demain, quand il sera passé du contexte d'aujourd'hui au contexte que les décideurs auront créé. Une politique réussie est celle où les décisions donnent des contextes de vie que les citoyens n'aspirent pas à modifier radicalement.
Ainsi, gouverner avec sagesse requiert une grande aptitude à se "représenter les représentations" (et les désirs et frustrations) d'autrui. Il s'agit de l'aptitude métareprésentationnelle humaine, parfois appelée mindreading et reposant sur la connaissance intuitive de l'esprit humain, la "théorie de l'esprit". Qu'il s'agisse d'anticiper les mouvements sociaux ou les réactions diplomatiques ou militaires, la recette est la même: simuler les réactions d'autrui aux changements de contexte que nous induisons par nos actions; (c'est aussi ce qui se passe dans la communication et l'interaction quotidienne).
Remarquons que si les individus ne réagissent pas de manière entièrement arbitraire aux événements, c'est qu'il y a une forme de prévisibilité, incomplète naturellement, des réactions populaires. Cela tient au fait que les individus analysent leur propre situation avec au moins une forme de procédure de réflexion (qui n'est pas strictement "rationnelle" mais plutôt "heuristique"), celles-là même que les économistes, mais aussi les sciences cognitives, cherchent à cerner.
Remarquons que si les individus ne réagissent pas de manière entièrement arbitraire aux événements, c'est qu'il y a une forme de prévisibilité, incomplète naturellement, des réactions populaires. Cela tient au fait que les individus analysent leur propre situation avec au moins une forme de procédure de réflexion (qui n'est pas strictement "rationnelle" mais plutôt "heuristique"), celles-là même que les économistes, mais aussi les sciences cognitives, cherchent à cerner.
Il y a donc une forme de déterminisme dans les mouvements d'idées, puisqu'il y a une forme de régularité dans les conclusions que les individus tirent et les analyses qu'ils font de leur situation. En principe, chacun est capable de simuler les sentiments et la manière de penser d'individus projetés dans une misère effroyable du jour au lendemain. Il apparaît avec une évidence crue que les individus rejetteront avec amertume, parfois avec violence et dédain, ceux qui auront conduit au chaos, une fois passée la crédulité momentanée envers un éventuel discours lénifiant.
Certes, la lecture des causalités et l'anticipation des effets est cependant souvent spéculative et incertaine, soit parce que les paramètres à prendre en compte sont trop nombreux, soit parce qu'une forme d'indétermination subsiste de toute manière dans les actions humaines. Quoi qu'il en soit, la qualité qu'on reconnaît chez les stratèges et chez les grands hommes politiques est celle d'avoir su trouver plus de certitude là où le commun des mortels ne voyait qu'une possibilité parmi d'autres, et d'avoir anticipé les réactions de ceux qu'ils scrutaient.
Il y a des moments historiques où se construisent des enchaînements funestes et terriblement prévisibles. Il peut suffire d'une mauvaise conjoncture politique, c'est-à-dire une situation où seuls des responsables politiques dépourvus de la capacité de bien prévoir sont en place, pour qu'une catastrophe en entraîne une autre de manière causale. Car si faire de la bonne politique c'est bien anticiper, c'est donc qu'il s'agit aussi d'orienter le cours des choses pour éviter, précisément, qu'une catastrophe fasse boule de neige. Autant de choses qu'une politique orientée vers des intérêts mercantiles est incapable de faire.
C'est évident, sans doute. Cependant, on peut remarquer qu'à différentes étapes de l'histoire, et même à de nombreuses étapes de l'histoire, de mauvais politiques, manipulateurs pour leur propre intérêt, psychorigides ou socialement autistes (la métaphore convient) ont créé des catastrophes pourtant relativement faciles à prévoir.
Prévoir les relations de cause à effet
Par exemple, en 1923, le traité de Lausanne vient mettre fin à la guerre gréco-turque en décidant l'expulsion de tous les Grecs d'Asie mineure, qui y étaient installés depuis l'Antiquité, donc bien avant que les Turcs ottomans ne déferlent en 1453 sur l'ancienne Byzance devenue Constantinople pour y établir le sultanat et l'empire ottoman. Les Turcs de Grèce, installés à la suite de la conquête ottomane, doivent également partir vers la Turquie.
Que s'était-il passé? Pendant la guerre de 1914-1918, l'empire ottoman est allié de l'Allemagne. Les conseillers militaires allemands font établir en Turquie les premiers camps de concentration où seront entassés les jeunes hommes chrétiens, essentiellement des Grecs d'Anatolie, car la plupart des Arméniens de Turquie (1'500'000) et des chrétiens assyriens (275'000) sont exterminés par les massacres génocidaires de 1915-1916, comme les 350'000 Grecs du Pont qui disparaissent entre 1916 et 1923. La Grèce est dans l'Entente aux côtés de la France, de la Russie et de l'Angleterre (qui a retourné sa veste et ne soutient plus l'Empire Ottoman faiblissant). Les chrétiens de Turquie ne sont pas des sujets fiables, puisqu'ils pourraient rêver du retour de Constantinople dans le giron orthodoxe. En 1920 l'Entente a gagné la guerre et la Grèce, indépendante de l'Empire Ottoman depuis quelques décennies, se voit confier, par reconnaissance pour son entrée en guerre, des compensations territoriales. Loyd George, obnubilé par l'idée d'une grande Grèce qui reprendrait sa place en Anatolie et à Istanbul-Constantinople, pousse à l'entrée de l'armée grecque, revancharde, en Anatolie. Elle y débarque à Smyrne (Izmir), comptoir resté majoritairement de population grecque, guidée par l'enthousiasme d'un aventurier politico-militaire, Eleftherios Venizelos. L'Italie devait avoir Smyrne, elle est furieuse; les Soviétiques ont intérêt à soutenir les Turcs et la France jouera contre la Grèce qu'elle voit comme trop proche des intérêts anglais (anglais qui la lâcheront, comme de coutume).
Que s'était-il passé? Pendant la guerre de 1914-1918, l'empire ottoman est allié de l'Allemagne. Les conseillers militaires allemands font établir en Turquie les premiers camps de concentration où seront entassés les jeunes hommes chrétiens, essentiellement des Grecs d'Anatolie, car la plupart des Arméniens de Turquie (1'500'000) et des chrétiens assyriens (275'000) sont exterminés par les massacres génocidaires de 1915-1916, comme les 350'000 Grecs du Pont qui disparaissent entre 1916 et 1923. La Grèce est dans l'Entente aux côtés de la France, de la Russie et de l'Angleterre (qui a retourné sa veste et ne soutient plus l'Empire Ottoman faiblissant). Les chrétiens de Turquie ne sont pas des sujets fiables, puisqu'ils pourraient rêver du retour de Constantinople dans le giron orthodoxe. En 1920 l'Entente a gagné la guerre et la Grèce, indépendante de l'Empire Ottoman depuis quelques décennies, se voit confier, par reconnaissance pour son entrée en guerre, des compensations territoriales. Loyd George, obnubilé par l'idée d'une grande Grèce qui reprendrait sa place en Anatolie et à Istanbul-Constantinople, pousse à l'entrée de l'armée grecque, revancharde, en Anatolie. Elle y débarque à Smyrne (Izmir), comptoir resté majoritairement de population grecque, guidée par l'enthousiasme d'un aventurier politico-militaire, Eleftherios Venizelos. L'Italie devait avoir Smyrne, elle est furieuse; les Soviétiques ont intérêt à soutenir les Turcs et la France jouera contre la Grèce qu'elle voit comme trop proche des intérêts anglais (anglais qui la lâcheront, comme de coutume).
Mais comment les choses peuvent-elles se passer? Ont-ils réfléchi? Ont-ils anticipé la suite probable des événements? Non. Une grande impression de stupidité se dégage de ce panorama. C'était pourtant simple: les Turcs ne pouvaient que réagir, et d'une manière facile, évidente, sous la forme d'incursions de bandes armées terrorisant les villages grecs. L'Anatolie est en effet parsemée de villages grecs et turcs. Que faire, donc? L'armée grecque pénètre forcément en Asie mineure et est contrainte de protéger les villages sur une portion de territoire de plus en plus grande; le front devient vite énorme et intenable. L'affaiblissement de la force armée grecque est manifeste, les lignes de ravitaillement se rompent. Cela ne peut finir que par une défaite et une débandade, laquelle, étant données les ambitions de Mustafa Kemal et la culture de ses troupes, ne peut à son tour qu'aboutir à des horreurs effroyables, comme le massacre des Grecs de Smyrne par le feu et les mitraillettes (devant les navires de guerre alliés cyniquement indifférents).
Cet enchainement d'événements était prévisible, et si Lloyd George et ses collègues avaient eu ne serait-ce qu'un peu d'anticipation, au lieu de beaucoup d'imagination, cela ne serait pas arrivé.
L'une des choses que le XXe siècle nous a apprise est que les excès des empires portent le germe de leur fin. Les exactions des Ottomans sur les populations dominées ont amené au bout du compte à la révolte et la dissolution. Les excès des monarchies autocratiques a conduit aux révolutions.
Autisme politique et crise grecque
Le propre des empires est qu'ils sont rigides. Par paradoxe, les démocraties, en constant changement, jouissent d'une plus grande stabilité puisqu'elles reposent sur le soutien populaire. C'est évident, mais en même temps la démocratie, disposant d'institutions formées sur l'assentiment collectif, est constamment en danger de se faire remplacer par une autre forme de gouvernance plus affirmée et moins hésitante, moins sujette au changement non pas de structure mais d'idéologie. La démocratie est stable car elle supporte le changement et le prévoit; elle est fragile car le monde du pouvoir n'est pas toujours démocrate. Aujourd'hui, l'intrication des intérêts privés et publics a donné lieu à l'éclosion d'une oligarchie en Europe (et probablement à peu près partout dans le monde); la monnaie unique favorise cet état de fait en forçant une devise commune pour des peuples qui ne se sentent pas unis par un même destin et sont donc beaucoup plus réticents à ce qu'un pays éponge les autres que la France quand le contribuable d'une région plus aisée sait que ses impôts contribueront pour une région moins riche, ou simplement, que le contribuable plus aisé, en position d'engager une nounou pour ses enfants, financera des crèches pour les quartiers moins favorisés. La solidarité repose sur un sentiment d'appartenance (c'est probablement malheureux, mais c'est ainsi). Or en Europe, ce sentiment n'existe pas, alors que le même pot commun monétaire est pourtant utilisé par chacun.
Les Européens tiennent tout de même à leur seule vraie grande valeur commune: la démocratie, qui vient de s'exprimer clairement en Grèce.
Comment expliquer que des responsables politiques européens, Mme Merkel en tête, doublée de M. Schauble et des autres adeptes de la politique déflationniste pour autrui tant que cela stimule sa propre croissance, n'aient non seulement pas été capables d'anticiper la venue au pouvoir en Grèce d'un mouvement qui leur serait hostile, faisant du même coup une publicité énorme à tous les indignés altermondialistes, c'est pour moi un mystère.
Comment Mme Lagarde, comment M. Monti, n'ont-ils pas vu venir la révolte populaire en Grèce, après le drame humanitaire et déstructurant qu'ils y ont imposé, c'est un mystère. On ne peut pas se féliciter d'un tel aveuglement, même si l'arrivée d'un gouvernement jeune, frais et de bonne volonté est toujours une belle nouvelle.
Les Européens tiennent tout de même à leur seule vraie grande valeur commune: la démocratie, qui vient de s'exprimer clairement en Grèce.
| Alexis Tsipras, discours de victoire, 25 janvier 2015 |
Comment Mme Lagarde, comment M. Monti, n'ont-ils pas vu venir la révolte populaire en Grèce, après le drame humanitaire et déstructurant qu'ils y ont imposé, c'est un mystère. On ne peut pas se féliciter d'un tel aveuglement, même si l'arrivée d'un gouvernement jeune, frais et de bonne volonté est toujours une belle nouvelle.
Maintenant, rendus à ce point de la vie européenne, ils sont incapables de voir que sans la fin de la politique du crédit éternel, sans l'allègement d'une dette de 200% du PIB, qu'il serait mathématiquement impossible de rembourser et qui continuerait de croître (elle est passée de 200 à 320 milliards depuis la mise en place du programme d'aide), sans la fin de la crise humanitaire, les causalités prévisibles nous conduisent, si les Grecs échouent comme Mme Merkel semble le prévoir, vers la guerre civile et le retour d'une dictature militaire. Alternativement, la Grèce deviendra un pont russe ou américain d'entrée en Europe: les deux nations ennemies se disputent déjà pour conseiller et aider la Grèce, qui pourrait être le deuxième terrain d'affrontement russo-américain en Europe après l'Ukraine. En cas de guerre civile, les camps se trouvent des alliés.
Mais il est difficile pour les européens de modifier leur politique, puisque admettre un changement dans la partie serait admettre qu'ils avaient tort et que les économistes avaient raison. C'est peut-être possible pour MM Schauble, Schulz ou Junker. C'est sans doute impossible pour Mme Merkel qui doit haïr tout ce qui ressemble à l'égalitarisme socialiste, elle qui vient d'Allemagne de l'est et qui semble en avoir conservé le goût du dogmatisme idéologique. Tant il semble qu'elle préfère qu'on applique des règles inefficaces parce que ce sont les règles, plutôt que de les modifier devant l'évidence de leur échec.
Ou alors: veulent-ils clouer la Grèce, la détruire et faire ainsi un exemple pour l'Espagne, l'Irlande ou le Portugal? Montrer que déroger à la règle, c'est la peine de mort? Ce serait la seule interprétation rationnelle de l'entêtement, mais elle est improbable, car les conséquences de la déstabilisation d'un pays sont incalculables.
Nous sommes donc en plein autisme politique.
Peut-être qu'il est temps de quitter le navire de l'euro, s'il n'est pas réformable.
Peut-être qu'il est temps de quitter le navire de l'euro, s'il n'est pas réformable.

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