Après la mort du chanteur


La mort d’un chanteur de rap athénien de 34 ans, poignardé au cœur dans un guet-apens fasciste au sortir d’un soir comme les autre, un soir de match au café du coin, avec sa copine et des amis, pouvait, devait, soulever le cœur de l’opinion européenne. Il y avait de quoi s’y attendre, tant ce couteau évoque immédiatement d’autres rues sombres inspirant cette terreur d’exécution sommaire qui précède et porte les dictatures, les guerres et les exterminations.

Il n’en fut pas grand chose, hors des rues d’Athènes où le foule a manifesté sous l’œil d’une police ambiguë – et peut-être complaisante ou infiltrée -, et brisé les vitres du parti fasciste Aube dorée. Chez nous ? Quelques banderoles ont  bien été déployées dans quelques grandes villes européennes, mais, somme toute, on ne fit guère de foin.

Pavlos Fyssas
Angela Merkel déclarait le 23 septembre, installée dans sa réélection, que « nous ne devons pas relâcher la pression pour l’achèvement des réformes » en Grèce. La violence du propos a choqué, mais aussi, surtout, cette obstination qu’on aimerait dire décervelée à continuer de faire boire sans faiblir à la Grèce le purgatif vendu sous l’étiquette d’austérité. Tout le monde sait pourtant que c’est le purgatif de civilisation qu’on lui fait avaler, et il semble invraisemblable qu’on ne se rappelle pas les années 30.  

Dans les rues d’Athènes, les habitants qui le peuvent déposent sur le trottoir des vivres pour ceux qui ne le peuvent pas. Des enfants ont faim, et l’Europe a pour toute solidarité le maintien de la « pression ». Les coupes budgétaires s’appliquent à la hache et ne semblent relever d’aucune autre stratégie que celle du démantèlement rapide. Les grecs ont accumulé des dettes sur leur facture de chauffage, on leur dit de vendre leur maison à vil prix à quelque chinois pour rembourser la compagnie pétrolière. Qui paie ses dettes s’enrichit, dit le dicton auquel la Troïka semble solidement accrochée, alors que l’Europe pouvait choisir d’écouter Krugman ou Stiglitz, les prix Nobel d’économie.

Les universitaires, de toute manière, ne sont guère écoutés. Le 23 septembre, l’Université d’Athènes, par son conseil d’administration, a constaté l’impossibilité de fonctionner, devant les coupes en fonds et personnel, et a cessé son activité. Le 25 c’est celle de Janina qui a procédé de même.

Quant au FMI, ses erreurs de calcul à répétition, qui ont défrayé les milieux universitaires à plusieurs reprises cette année, ont semé le doute ; les frasques somptuaires de son représentant dans la Troïka – qu’il a fallu remplacer en hâte pour contenir l’indignation – ont achevé de donner à cette autorité de tutelle l’image d’incompétents (au mieux) dans l’esprit de nombreux contribuables grecs.

Austérité est un terme auréolé des vertus de tempérance et de mesure, et c’est bien pour cela qu’il a été choisi. Pourtant, la retenue et la minutie sont bien loin des politiques imposées par la Troïka elle-même qui cèdent à une précipitation inouïe. Le résultat est dans tous nos journaux : croire que la Grèce se relèvera avant longtemps, malgré les déclarations rassurantes des autorités, est naïf. Le vice-ministre des finances Christos Staikouras vient de déclarer dans le journal Parapolitika, avec une sincérité étonnante, que « La dette grecque n’est pas soutenable » et qu’il « faudra négocier son soulagement ». Comment ? Nul ne le sait, car les gardiens de la rigueur « maintiennent la pression ». 

Concédons cette vérité : la culture grecque n’est probablement pas une culture de la rectitude fiscale et de la fidélité au prince. Soumis au joug (et aux massacres) turc pendant des siècles, écrasés par le service d’une Couronne (allemande, puis danoise) de pacotille, sorte de Célesteville installée par les Puissances (Angleterre, France, Russie, qui ne se souciaient guère que d’elles-mêmes après la chute du Sultan), massacrés par les Nazis, foulés par la botte de leurs colonels, les Grecs avaient quelque raison de défiance envers le pouvoir. Et par malheur, ce n’est pas du côté des dirigeants qu’il fallait trouver, ces dernières décennies, le meilleur exemple de civisme, puisque la crise a éclaté lorsqu’on a su que le pouvoir avait maquillé les comptes avec l’aide des outils financiers de Goldman Sachs, avant d’égarer la fameuse « liste Lagarde » de fraudeurs bien placés.

Ce à quoi il conviendrait de s’attendre, c’est à une montée inéluctable du parti d’extrême-droite, car tous les ingrédients semblent rassemblés : une crise économique qui ôte tout espoir à la population, un gouvernement perçu comme vendu, une autorité de tutelle vue comme incompétente et elle-même guidée par des intérêts privés. Les conditions semblent rassemblées pour que le discours connu sur le gouvernement à la solde des capitalistes judéo-maçonniques étrangers revienne.

Mais pourtant. La Grèce est-elle un pays à part ? Un sondage réalisé entre le 20 et 23 septembre par Alco pour Newsit.gr et repris dans Ekathimerini du 25 septembre montre qu’en dépit de tout cela, l’extrêmisme de droite n’existe pratiquement pas. Le parti Golden Dawn est tombé à 6,8% seulement d’intentions de vote, et seule une faible minorité des sympathisants le sont sincèrement, les autres ne glissant dans l’urne qu’un vote de protestation (irréfléchi) ; selon ce sondage, les votants « Aube Dorée » ne sont que 21% à l’avoir fait par conviction, donc moins de 2% de la population. Comparons avec d’autres pays européens, et apprécions la leçon de civilisation que livre ce pays au monde. Quant à la police et à l'armée, certainement infiltrée, croisons les doigts.

De fait, la Grèce apparaît aujourd’hui à beaucoup comme le laboratoire ultime de la privatisation et de la reddition des Etats devant les marchés financiers. La crise est l’argument et le déclencheur de cette dynamique, son évocation semble tout permettre.
Or la crise est en réalité partout. Elle est mondiale, tout simplement parce que la croissance ne peut que s’arrêter. La crise est durable : ce n’est d’ailleurs plus une crise, mais c’est l’état actuel et pérenne d’une économie qui nie les limites de la croissance tout en les touchant, qui oublie la fin des énergies fossiles en les épuisant. Il est mathématique que les plus faibles trinquent en premier, mais si les dogmes n’évoluent pas, si l’économie ne se réforme pas en profondeur - et elle ne se réformera sans doute pas sans une violente révolution où d’autres Troïkas nous attendent -, d’autres suivront.

Il apparaît indispensable que la pression se relâche, et il est prévisible qu’elle se relâchera si Alexis Tsipras, le chef de l’union de la gauche Syriza, dont le parti flirte avec les 20%, obtient les moyens d’appliquer la politique qu’il prône : renégocier la dette et cesser d’accepter les diktats comme le fait la coalition, la « Troïka locale », comme Tsipras l’a surnommée. Et les couteaux dans les rues sombres n’assassineront plus de musiciens, et les universités rouvriront… 

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