Un problème de code moral


On décrit souvent  la morale comme un code hérité de la communauté dans laquelle l’individu grandit et acquiert ses "compétences sociales". 

Cette conception n’est admissible que partiellement; de nombreuses recherches  montrent clairement qu’il existe des fondements psychologiques naturels (cognitifs, neurologiques, donc biologiques) à des concepts fondamentalement moraux comme l’altruisme et l’égoïsme, et ceci, indépendamment des normes, conscientes ou inconscientes). 

On sait aussi que la prise de décision "morale" est influencée de manière étonnamment stable par des facteurs qui échappent complètement à la dimension conventionnellement palpable des valeurs. Il y a également une batterie d’arguments, y compris linguistiques, pour suggérer que l’être humain dispose d’une notion très intime, ancrée dans sa cognition, de la désirabilité des comportements (leur dimension déontique, qui concerne "ce qu’il convient de faire" dans un cas x ou y. 

Néanmoins, bien évidemment, il y a une zone d’expression, large d’ailleurs, où la variété des valeurs s’exprime; c’est pour cette raison - la morale n’est pas gravée dans le marbre a priori in extenso - que les philosophes, et les simples piétons, discutent de ce qui appartient au monde du désirable et ce qui n’y appartient pas, c'est-à-dire, discutent de ce qu'il faut et de ce qu'il ne faut pas, c'est-à-dire discutent, entre autres, de ce qui est moral ou non. 

Les sociétés, les communautés diverses, proposent diverses classifications et les individus sont au croisement d’une multitude de paramétrages possibles de leur morale fondamentale. 

L’adoption par un individu d’un code moral précis ne va pas sans poser de difficultés bien connues. Adopter sans discussion et in extenso la morale d’une religion, par exemple, permet traditionnellement de légitimer des comportements par l’appel à des principes supérieurs et situés hors de toute possibilité de discussion critique (autrement dit, le code moral est alors adopté de manière simplement dogmatique). 

Souhaiter que l’individu adopte un code moral issu d’une communauté (fut-ce la société dans son ensemble générique, représentée par l’école et les institutions) assure que cette morale sera mieux respectée. 

C’est pourquoi les tenants de l’idéologie qui conçoit l’homme comme un pur produit social peuvent être tentés de défendre cette posture comme ayant des implications morales: celui qui défend au contraire l’individualisme court le risque de produire des êtres asociaux ou amoraux et se trouve être donc lui-même amoral, défenseur potentiel de l’anarchie et danger pour l’ordre social garant de la paix. 

C’est aussi, marginalement, la raison pour laquelle le naturalisme en sciences humaines (l’idée que des comportements humains puissent être le résultat de causes premières biologiques) est ardemment rejeté par des traditions de ce type: elles conçoivent le naturalisme comme immoral, la dimension sociale  étant la meilleure de l’homme, celle qui lui fournit des codes moraux. 

Bien entendu, une telle vision du naturalisme serait confondante de naïveté et d’ignorance. Mais l’important n’est pas là. Suggérer que les individus doivent adopter un code social de nature morale « prêt à porter », et agir en ce sens, au niveau de l’éducation notamment, conduit à faire des individus susceptibles de ne plus avoir à prendre de décisions. 

Il est vrai que toute prise de décision repose probablement sur une totale absence de responsabilité et sur un simple enchaînement de processus neuronaux qui échappe à tout contrôle (cf. mes suggestions dans les articles sur "free will"). 

Néanmoins, ces processus neuronaux ont directement à voir avec la connaissance, c’est-à-dire avec les hypothèses que les individus font sur le monde. Savoir que Pierre sera ennuyé si je retarde ma visite est une connaissance qui pèsera sur ma prise de décision de retarder ou non ma visite sous la pression d’un autre impératif, par exemple laver la vaisselle. Si je disposais d’un code « déontique » spécifiant que la vaisselle doit être lavée tandis que Pierre n’a pas besoin d’être visité, je n’ai pas de décision à prendre du tout: les intérêts n’ont pas à être pesés, puisqu’ils ont déjà des poids différents dans le code moral. 

Le chevalier des épopées médiévales est un héros tout relatif, puisqu’il n’a pas de décisions à prendre: rencontre-t-il une jeune fille éplorée? son code lui commande de la secourir. Son code moral, religieux, fait office de pesée d’intérêts moraux a priori

Qui n’a pas de code moral développé et imposé par un système déontique quelconque est le seul qui doit prendre des décisions morales. Il est le seul à se saisir de la responsabilité morale, sans abri, au sens que les solutions éthiques ne sont pas données. C’est ainsi que seul une morale individuelle résiste aux codes totalitaires, y compris au totalitaire d’une communauté culturelle ou religieuse quelconque, lorsqu’elle se substitue à la morale individuelle. 

On pense parfois que cette posture est une posture de droite. Or c’est évidemment faux, car la morale a pour objet de préoccupation la justice, qui est au centre des valeurs de gauche, et non la liberté, qui n’a pas grand chose à voir avec la morale. Or: la justice doit pouvoir être librement défendue, ce qu’elle n’est pas, si les valeurs morales sont imposées par la communauté. 

L'autre posture est celle du conformisme. Bourgeois ou prolétaire, c'est bien le conformisme que je redoute. 

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